La jeunesse contemporaine fascine moins par son audace que par l’inventivité avec laquelle elle parvient à transformer la bêtise en pratique collective assumée, presque revendiquée, au point d’en faire une esthétique à part entière. Là où d’autres générations contestaient l’ordre établi ou rêvaient d’émancipation intellectuelle, celle-ci semble s’illustrer dans une quête plus modeste, mais non moins obstinée, qui consiste à repousser les limites du ridicule en l’enveloppant d’un vernis numérique soigneusement calibré.
Après l’épisode du vabbing, qui avait déjà permis d’atteindre un niveau d’abandon symbolique difficile à surpasser, voilà que surgit une nouvelle mode, à la fois plus simple et plus radicale, qui consiste à s’exposer volontairement au soleil sans aucune protection, comme si l’on avait soudain décidé de transformer son propre corps en surface expérimentale destinée à tester la résistance de l’épiderme humain. Il ne s’agit plus seulement de bronzer, mais de brûler avec méthode, d’obtenir des marques nettes, visibles, presque graphiques, comme si la peau devenait le support d’une œuvre éphémère dont la douleur constituerait la signature.
Les dermatologues, qui persistent à croire que la médecine repose encore sur quelques connaissances empiriques, rappellent avec une lassitude polie que le coup de soleil n’est rien d’autre qu’une brûlure, que l’exposition répétée aux ultraviolets augmente significativement les risques de cancers cutanés, et que le bronzage lui-même ne constitue en aucun cas un embellissement naturel, mais la manifestation d’un mécanisme de défense face à une agression. Il est cependant difficile de rivaliser avec la puissance d’un algorithme qui transforme chaque imprudence en performance et chaque excès en tendance. Voici donc venu le temps du bronzing sans protection, nouvelle lubie estivale de « l’intelligence » connectée. Les plus audacieux ou les plus ambitieux n’hésiteront pas – je l’espère – à s’enduire d’huile d’olive afin d’obtenir une cuisson uniforme, façon rôti dominical de mon enfance.
Ce qui frappe dans cette dérive n’est pas seulement l’inconséquence individuelle, qui a toujours existé, mais la manière dont elle se trouve amplifiée, validée et reproduite à grande échelle par le biais des réseaux sociaux, lesquels confèrent à la moindre absurdité une visibilité planétaire et une légitimité immédiate. L’exposition au soleil, qui relevait autrefois d’une imprudence occasionnelle, devient ainsi un rituel presque codifié, accompagné de ses signes distinctifs, de ses défis implicites et de sa récompense ultime, à savoir l’approbation collective mesurée en mentions en « like » et en partages.
Il ne s’agit plus d’ignorer le danger, mais de le mettre en scène, de l’exhiber, de le convertir en capital symbolique, comme si la conscience du risque constituait désormais un simple décor destiné à renforcer l’impression de liberté individuelle. Dans ce théâtre numérique, le corps n’est plus protégé, ni même respecté, puisqu’il devient un instrument de visibilité, un support d’expérimentation soumis aux exigences d’une attention toujours plus volatile.
Il faut sans doute voir dans cette évolution une forme de darwinisme paradoxal, dans lequel la sélection ne s’opère plus en fonction de l’adaptation au réel, mais selon la capacité à produire des comportements suffisamment extrêmes pour capter l’attention collective, quitte à en payer le prix à long terme. La rationalité, reléguée au rang de précaution ennuyeuse, cède ainsi la place à une logique de l’instant, où la perception immédiate prime sur toute considération durable.
Rien n’indique que cette tendance constitue un point d’aboutissement, car l’histoire récente montre que chaque absurdité en appelle une autre, généralement plus spectaculaire, comme si l’imagination humaine, privée de toute contrainte, s’employait désormais à explorer systématiquement les formes les plus improbables de mise en danger de soi. Il est donc permis de penser que ce qui nous paraît aujourd’hui excessif sera bientôt considéré comme banal, et que la prochaine mode, déjà en gestation quelque part dans les replis d’un réseau social, repoussera encore un peu plus loin les frontières de cette étrange modernité.
En attendant, sous le soleil d’été, une génération entière poursuit avec application cette lente entreprise de combustion, persuadée que l’intensité de la trace laissée sur la peau constitue une preuve suffisante d’existence, comme si la brûlure valait désormais affirmation de soi, et comme si la disparition progressive du sens critique pouvait être compensée par l’éclat provisoire d’un bronzage obtenu au prix de quelques lésions supplémentaires.

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