En cette période de ramadan, je me suis replongé dans le Coran – une vieille édition dans la collection de « La Pléiade » achetée chez un bouquiniste de Mollenbecq – non par ferveur soudaine mais par curiosité intellectuelle, cette vieille compagne suspecte depuis qu’une femme mythique en fit usage dans un jardin devenu argument éternel.
Il fallait bien que tout commence quelque part, et quoi de plus pratique, pour justifier quelques millénaires de soupçons envers la gent féminine, qu’un décor luxuriant, un fruit vaguement défendu et une femme commodément associée à la catastrophe humaine. Depuis, l’affaire semble entendue : si l’humanité peine à gérer ses pulsions, ses démons, ses guerres et ses absurdités, ce serait évidemment parce qu’une certaine Eve manifesta un jour cette audace scandaleuse qui consiste à vouloir comprendre plutôt qu’obéir.
Adam, lui, bénéficie d’une indulgence touchante. Présent sur les lieux, doté d’un libre arbitre flambant neuf, parfaitement capable de refuser, il réussit pourtant l’exploit théologique d’apparaître comme victime collatérale d’une initiative féminine, comme si le premier homme, parangon supposé de rationalité, n’avait été qu’un figurant naïf, tragiquement incapable de résister à une conversation conjugale, dépourvue pourtant d’appas charnels.
De ce récit fondateur naquit une tradition d’une redoutable efficacité : la femme tentatrice, l’homme faillible mais excusable, et entre les deux une mécanique culturelle d’une robustesse admirable, transformant un épisode mythique en argument sociologique permanent, érigeant la pomme – la Bible ne mentionne pas ce fruit mais évoque le fruit de « l’arbre de la connaissance du bien et du mal » – en pièce à conviction et la curiosité en circonstance aggravante.
On oublia simplement un détail embarrassant : sans Eve, pas d’histoire ; sans pomme, pas de pépins ; sans transgression, pas d’humanité ; sans ce geste inaugural, Adam serait peut-être encore en Eden, délicieusement obéissant, parfaitement inactif et tragiquement sans descendance. L’humanité doit donc son existence même à ce que certains commentaires qualifieront plus tard de faiblesse féminine, paradoxe qui mériterait au minimum une note de bas de page de mon édition de la Pléiade.
Mais la logique patriarcale, lorsqu’elle s’installe, n’est pas à une contradiction près. Elle transforme la femme en origine du mal tout en lui confiant la perpétuation du monde, la dit secondaire tout en la rendant responsable de tout, la soupçonne d’irrationalité tout en redoutant son influence. Eve devient ainsi moins un personnage qu’un principe explicatif commode, concentrant en elle le Yin et le Yang, pourtant parfaitement inconnus au jardin d’Eden.
A bien y regarder, le jardin d’Eden ressemble moins à une scène primitive qu’à la première opération de communication de crise : face à un fiasco collectif, il fallait un récit simple, un responsable identifiable et une morale durable. Trump, les mollahs, Poutine et consorts sauront s’en souvenir.
Depuis, Adam continue de croquer, mais c’est toujours Eve qui tient la facture.
Il est d’ailleurs fascinant d’observer comment les traditions ont ajusté leur dispositif symbolique. Dans la Genèse, Eve est nommée, désignée, installée au banc des accusées avec la précision d’un procès-verbal cosmique. Dans le Coran, en revanche, la femme originelle n’apparaît jamais sous le nom d’Eve : le texte évoque Adam et son épouse – zawj – terme signifiant conjoint, paire, partenaire – sans individualisation nominale. Nulle Hawwā explicitement citée dans le Coran ; son nom provient des hadiths et de la tradition exégétique.
On pourrait y voir un progrès, une dilution égalitaire de la faute, puisque le Coran insiste sur la responsabilité partagée d’Adam et de son épouse. Mais cet effacement nominal produit un effet plus ambigu : la femme n’est plus accusée en propre ; elle devient présence générique, silhouette sans identité, figure non dite. Ce n’est plus la culpabilité qui s’atténue, c’est la visibilité qui s’estompe.
De la faute assignée à l’invisibilité polie, il n’y avait qu’un pas. Certaines idéologies contemporaines l’ont franchi avec un zèle implacable. Car enfin, si la femme peut être gommée du récit des origines sans que l’édifice symbolique ne vacille, pourquoi ne pas prolonger l’expérience dans le réel ?
Ainsi, dans l’Afghanistan des talibans, ce n’est plus seulement un nom qui disparaît mais des existences entières qui s’effacent de l’espace public. Le visage se voile jusqu’à l’anonymat, la voix se tait jusqu’à l’exclusion, l’éducation se ferme, le travail se retire, la présence sociale devient transgression. La femme n’est plus tentatrice, ni même coupable : elle devient problème logistique.
Il ne s’agit pas ici d’incriminer une foi dans sa diversité, mais de nommer clairement ce qui est à l’œuvre : l’islamisme taliban, lecture politique, rigoriste et coercitive, qui instrumentalise la religion pour organiser juridiquement, socialement et symboliquement l’effacement des femmes.
Tout se passe comme si une ligne invisible reliait la femme trop désignée d’hier à la femme plus du tout visible d’aujourd’hui, comme si l’histoire avait perfectionné la méthode : après avoir fait d’Eve la cause du désordre, on découvre qu’il est plus confortable encore de supprimer jusqu’à la possibilité même du désordre.
Car quoi de plus cohérent, dans une logique qui soupçonne la femme d’être à l’origine du trouble, que de rêver d’un monde où elle ne troublerait plus rien – ni le regard, ni les sens, ni la parole, ni même la mémoire ?
Le jardin d’Eden avait expulsé l’humanité ; certaines théocraties modernes semblent vouloir expulser la femme. Adam, lui, continue de croquer. Mais il n’y a même plus personne pour tenir la facture.

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