Anges médiatiques, fantômes civiques, président machiavélique.

Dans le grand théâtre politique américain, où chaque proclamation se doit d’être à la fois larme officielle et clin d’œil stratégique, voici venue la « Journée des familles d’anges », moment solennel où l’on honore des victimes réelles tout en caressant, mine de rien, quelques convictions électorales soigneusement entretenues. L’initiative, portée par Donald Trump avec la gravité d’un prêtre hiérophante et la précision d’un publicitaire luciférien, prétend offrir à la nation un jour de recueillement, mais ressemble surtout à cette vieille recette consistant à transformer la compassion en argumentaire.

L’émotion est authentique, personne n’en doute, car la douleur des familles endeuillées ne se discute pas, elle se respecte ; cependant, dans la mise en scène impeccable de ce nouveau rituel civique, le cadrage mérite admiration : projecteur braqué sur certaines tragédies, rideau pudiquement tiré sur d’autres. Ainsi, au milieu des discours vibrants sur la sécurité et les frontières, on chercherait en vain la moindre allusion aux citoyens américains tombés sous les balles d’une police pourtant parfaitement légale, ces anonymes que nous appellerons Good et Pretti, noms presque trop symboliques pour être vrais, silhouettes discrètes que la dramaturgie officielle préfère laisser hors champ, sans doute pour ne pas troubler la pureté du message.

Car il faut reconnaître au procédé une élégance toute politique : désigner des victimes, les sanctifier sous l’appellation céleste d’ « anges », puis orienter subtilement l’émotion collective vers une conclusion prédéfinie, à savoir que la frontière est la mère de toutes les sécurités et que l’immigration irrégulière constitue, à elle seule, le résumé des angoisses nationales. L’art de gouverner devient alors l’art du montage : sélectionner, juxtaposer, amplifier, jusqu’à produire cette impression confortable que le réel, enfin discipliné, confirme exactement ce qu’il devait confirmer.

Les soutiens applaudissent, évoquant une reconnaissance nécessaire, une justice mémorielle trop longtemps différée, tandis que les critiques dénoncent une récupération à peine voilée, un usage calculé du deuil, une compassion qui, à force d’être ciblée, finit par ressembler à une campagne segmentée. On pleure, certes, mais dans un ordre impeccable, avec une hiérarchie implicite des douleurs et une orientation éditoriale qui ferait rougir n’importe quel directeur de chaîne d’information.

Et l’Amérique, fidèle à sa vocation de nation-spectacle, contemple ce nouveau jour commémoratif comme on regarde un épisode supplémentaire d’une série déjà connue : certains y voient un hommage sincère, d’autres un instrument de polarisation, beaucoup oscillent entre respect pour les familles et malaise devant l’évidente utilité politique de la cérémonie. Le deuil devient argument, la mémoire devient slogan, et l’indignation, soigneusement distribuée, alimente cette mécanique bien huilée où chaque tragédie sert à confirmer la suivante.

Ainsi va la démocratie moderne, où la douleur humaine, infiniment respectable, se retrouve enrôlée dans la grande armée des récits utiles, et où l’on découvre qu’un ange peut être pleuré avec ferveur à condition que son histoire s’inscrive harmonieusement dans la ligne narrative du moment. Quant à Good et Pretti, en dépit de leurs gueules d’anges, ils demeurent ces fantômes civiques dont le souvenir gêne la symétrie du tableau, rappelant, avec une obstination presque inconvenante, que la réalité ne se laisse jamais totalement discipliner par les proclamations.


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