Conseil de la Paix : REMBOURSEZ !!!

Il y a quelque chose d’assez touchant, presque attendrissant, dans la manière dont notre époque parvient à transformer les institutions internationales en concepts inspirés du monde de l’entreprise, comme si la diplomatie mondiale, lasse des interminables conciliabules et des prudences juridiques héritées du 20ème  siècle, avait décidé de saligner sur les méthodes plus directes de l’économie contemporaine. Cest dans cet esprit dinnovation que fut annoncée, avec un mélange de gravité historique et denthousiasme entrepreneurial, la création d’un Conseil de la Paix d’un genre nouveau, destiné à renouveler les pratiques quelque peu fatiguées des organisations internationales traditionnelles. Le principe en était d’une limpidité presque admirable : pour participer à la gestion de la tranquillité planétaire, il suffisait pour chaque Etat de s’acquitter d’un droit d’entrée d’un milliard de dollars, somme qui, à l’échelle des budgets militaires contemporains, pouvait passer pour une modeste contribution civique.

Dans cette vision résolument moderne, la paix mondiale cessait d’être une aspiration abstraite pour devenir un service auquel les nations pouvaient s’abonner avec la satisfaction tranquille de l’investisseur avisé. La diplomatie internationale prenait soudain l’allure d’un club particulièrement sélect, où l’on ne pénétrait plus par les méandres des votes et des équilibres géopolitiques, mais par un virement bancaire suffisamment conséquent pour prouver son attachement à l’harmonie universelle. On imagine aisément les chefs d’Etat entrant dans ce cénacle avec le sentiment flatteur du client premium qui vient d’obtenir l’accès à la loge VIP de la stabilité mondiale. Après tout, dans un monde où l’on paie déjà pour regarder des films en ligne ou pour stocker ses photographies dans les nuages numériques, pourquoi la paix ne deviendrait-elle pas, elle aussi, un abonnement assorti de services exclusifs ?

Le plus savoureux, dans cette architecture institutionnelle nouvelle, résidait toutefois dans la composition de ce fameux conseil chargé de veiller à la concorde universelle. Parmi les membres pressentis figuraient en effet plusieurs régimes politiques dont l’attachement aux libertés publiques possède parfois la souplesse d’un concept théorique. On y trouvait l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, l’Égypte du maréchal Sissi, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan, ainsi que diverses monarchies du Golfe, ensemble qui donnait à ce cénacle pacifique une allure curieusement comparable à une réunion de directeurs de sociétés de sécurité privée chargés de rédiger un traité sur la douceur de vivre. L’image évoquait moins un symposium de philosophes stoïciens méditant sur la fraternité des peuples qu’un conseil d’administration où chacun, ayant versé son milliard, venait discuter de la stabilité mondiale comme on discuterait du rendement d’un portefeuille d’investissement.

Il faut reconnaître que l’idée possédait un charme paradoxal, presque pédagogique, puisqu’elle réduisait la diplomatie mondiale à une équation financière d’une grande simplicité : plus votre contribution est élevée, plus votre voix pèse dans la gestion de la paix. Dans un tel système, certains Etats auraient même pu obtenir une forme de siège permanent, comme dans ces clubs londoniens où quelques membres historiques, installés dans leurs fauteuils depuis des décennies, observent le monde évoluer autour d’eux avec la sérénité de ceux qui ont payé leur cotisation depuis longtemps.

La suite des événements, cependant, a introduit dans ce tableau une nuance dont l’ironie n’a échappé à personne. Tandis que l’on évoquait encore ce Conseil de la Paix et que l’on murmurait déjà, dans certains cercles diplomatiques, que son inspirateur pourrait bien un jour être récompensé par un prix Nobel pour avoir imaginé une architecture nouvelle de la concorde mondiale, Washington décidait d’engager des opérations militaires contre l’Iran, décision spectaculaire prise sans mandat explicite des Nations unies et sans que le Congrès américain ait préalablement accordé l’autorisation que la Constitution lui réserve traditionnellement en matière de guerre. La mécanique diplomatique qui devait conduire à une gouvernance collective de la paix se trouvait ainsi brusquement supplantée par la logique beaucoup plus ancienne et infiniment plus expéditive de la puissance militaire.

L’épisode le plus saisissant de cette séquence, qui aurait presque pu être imaginé par un romancier amateur de paradoxes géopolitiques, fut l’attaque visant une frégate iranienne croisant au large du Sri Lanka, théâtre improbable d’un affrontement qui semblait illustrer à lui seul la coexistence de deux visions du monde radicalement différentes. D’un côté se dressait l’ambition proclamée d’organiser la paix internationale autour d’un conseil payant où les Etats, réunis dans un cadre institutionnel flambant neuf, discuteraient de l’équilibre du monde ; de l’autre, la démonstration très concrète que, dans la hiérarchie réelle des décisions internationales, un missile bien dirigé possède souvent une efficacité diplomatique infiniment plus immédiate que les plus ingénieuses constructions juridiques.

Le contraste devient presque philosophique lorsque l’on considère l’image globale que produit une telle séquence historique. Il est difficile d’imaginer paradoxe plus délicieux que celui qui consiste à proposer au monde un Conseil de la Paix, à laisser entendre que cette innovation pourrait bien mériter les honneurs du prix Nobel, et à déclencher simultanément une crise militaire susceptible d’embraser une région déjà fragile. L’image rappelle un peu ces médecins qui inaugureraient un congrès international sur les vertus de la tempérance tout en servant du champagne à chaque pause, ou ces pompiers qui organiseraient un colloque sur la prévention des incendies avant d’allumer eux-mêmes le premier brasier.

On imagine d’ailleurs sans peine la perplexité, pour ne pas dire une certaine irritation, des Etats qui avaient accepté de verser leur milliard de dollars afin d’obtenir leur siège dans ce prestigieux Conseil de la Paix et qui découvrent aujourd’hui que leur investissement diplomatique ressemble étrangement à l’achat d’un appareil présenté comme révolutionnaire mais qui, une fois branché, se met à produire des explosions plutôt que de la sérénité internationale. Dans certaines capitales, des conseillers juridiques doivent déjà relire les accords avec l’attention méthodique d’un client méfiant cherchant la clause de remboursement dans les petites lignes d’un contrat d’abonnement.

Après tout, dans un pays où la Cour suprême peut juger illégaux certains droits de douane et contraindre l’administration à restituer les sommes perçues à tort, il ne serait pas totalement inconcevable que les nations ayant financé ce club de la concorde mondiale se demandent à leur tour si elles ne disposent pas d’un droit comparable. Si les tarifs douaniers peuvent faire l’objet d’un remboursement lorsqu’ils se révèlent juridiquement contestables, pourquoi les États qui ont payé leur milliard pour participer à la gouvernance de la paix mondiale ne pourraient-ils pas, eux aussi, solliciter un geste commercial ?

Car si l’on admet le principe selon lequel la paix mondiale peut être organisée comme un service premium accessible moyennant un ticket d’entrée d’un milliard de dollars, il paraît difficile de refuser aux clients le droit élémentaire de s’adresser au service après-vente lorsque la prestation livrée ne correspond manifestement pas à la promesse initiale. On imagine alors les chancelleries envoyer à Washington des requêtes d’une courtoisie glaciale, expliquant que l’offre commerciale mentionnait la stabilité internationale, la concertation diplomatique et peut-être même une discrète perspective de prix Nobel de la paix, mais qu’elle ne prévoyait nulle part l’inclusion d’un conflit majeur avec l’Iran ni le torpillage d’une frégate au large du Sri Lanka.

Dans cette perspective, le Conseil de la Paix pourrait devenir la première institution internationale à inaugurer une procédure parfaitement adaptée à l’esprit du temps : la réclamation pour produit défectueux. Les Etats membres, après avoir examiné la situation avec le sérieux qui sied aux grandes affaires du monde, pourraient ainsi conclure que la marchandise livrée – un embrasement régional accompagné d’une pluie de missiles – ne correspond pas exactement au descriptif figurant dans la brochure diplomatique. Il resterait alors à déterminer si la paix mondiale, vendue naguère comme un abonnement exclusif, doit faire l’objet d’un remboursement intégral, d’un avoir valable pour une prochaine crise internationale ou, à défaut, d’un échange standard contre une guerre légèrement moins catastrophique.


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