Dubaï : Mecque du chocolat et des influences.

Il arrive parfois que l’histoire de la gastronomie produise des miracles inattendus. On se souvient de la naissance du roquefort, fruit d’un fromage oublié dans une grotte, ou du champagne, né d’un accident pétillant. Le 21ème siècle, fidèle à sa vocation spectaculaire, nous a offert un phénomène dun genre nouveau : le chocolat de Dubaï, première confiserie de lhistoire dont la célébrité doit davantage à TikTok quaux papilles humaines. En effet, le célébrissime chocolat de Dubaï a connu une ascension planétaire propulsée par les smartphones, les filtres pastel et la larme parfaitement calibrée d’une poignée d’influenceuses modernes.

La recette est simple. Prenez une tablette de chocolat parfaitement innocente, ajoutez une garniture de pistache et de knafeh, puis filmez la scène comme si vous assistiez à la découverte du tombeau de Toutânkhamon. La tablette se casse lentement sous l’objectif, la crème verte s’écoule avec la majesté d’une coulée volcanique miniature, et l’influenceuse qui tient la caméra pousse un petit cri d’émerveillement comparable à celui d’un archéologue découvrant une pyramide sous son canapé.

En quelques semaines, le produit devient une célébrité mondiale, un objet mythique. Des files d’attente se forment devant les pâtisseries de Dubaï avec la ferveur autrefois réservée aux pèlerinages de Lourdes. Les civilisations antiques avaient la Toison d’or, les civilisations anciennes avaient les reliques de saints ; la nôtre dispose désormais d’une tablette pistache-knafeh filmée en gros plan par un smartphone.

Les influenceuses, ces exploratrices intrépides et botoxées des terres inconnues d’Instagram, ces audacieuses chercheuses de nouveaux territoires numériques, quelque part entre Marco Polo et un catalogue de cosmétiques, s’emparent naturellement du phénomène. On les voit goûter la fameuse tablette avec la gravité d’un sommet diplomatique. L’une de ces grandes prêtresses de cette nouvelle religion gastronomique ferme les yeux comme si elle venait d’entendre la Neuvième symphonie ; une autre annonce à ses abonnés que cette expérience vient de transformer son existence avec la puissance d’une révélation mystique, quelque part entre le bouddhisme zen et une promotion chez Sephora. Une troisième, enfin, confie que la texture lui procure une forme d’émoi sensuel qu’elle n’avait plus ressenti depuis sa première paire de chaussures de luxe.

Puis survient la tragédie.

Car, pendant que les réseaux sociaux débattent avec passion de la meilleure manière de casser la tablette devant la caméra, la réalité géopolitique, cette invitée indélicate, fait son entrée dans la scène. Des débris de bombes tombent effectivement sur Dubaï à la suite d’échanges militaires dans la région. La chose est fâcheuse : les missiles ont la mauvaise habitude de ne pas respecter les horaires de publication sur Instagram.

Et l’on voit alors apparaître un nouveau genre cinématographique : la vidéo d’influenceuse évacuant Dubaï. La scène est souvent filmée à l’aéroport. La valise Vuitton est prête, la voix tremble légèrement, et l’on explique aux abonnés que « la situation devient vraiment inquiétante ». La caméra se rapproche du visage avec la solennité d’un documentaire animalier. Une larme apparaît. Derrière l’influenceuse, on distingue parfois une rangée de boutiques de luxe et, plus discrètement, quelques sacs contenant les dernières tablettes de chocolat soigneusement mises à l’abri.

Il faut reconnaître que le spectacle possède un certain génie comique. Voir une catastrophe géopolitique entrer dans l’univers pastel des réseaux sociaux produit un contraste comparable à celui d’un tank traversant un salon de thé. On découvre soudain que la réalité, contrairement aux filtres Instagram, n’adoucit pas les contours.

Les commentaires affluent aussitôt. Certains abonnés s’inquiètent sincèrement. D’autres proposent des solutions audacieuses : créer un couloir humanitaire pour sauver les influenceuses et leurs réserves de chocolat, ou déplacer la production vers un territoire plus sûr, par exemple Monaco, Mykonos, Courchevel ou un yacht suffisamment grand pour accueillir à la fois les tablettes et les caméras.

Ainsi se poursuit la grande épopée du chocolat de Dubaï, étrange moment de notre civilisation où la géopolitique, la pâtisserie et l’économie de l’attention se rencontrent comme trois passagers improbables dans le même ascenseur.

Les historiens du futur, s’ils explorent un jour les ruines numériques de notre civilisation, tomberont peut-être sur ces vidéos. Ils y verront une société capable de construire des fusées réutilisables, d’inventer des intelligences artificielles prodigieuses et, dans le même temps, de s’émouvoir profondément devant la disparition possible d’une tablette fourrée à la pistache.

Et pendant que certaines influenceuses quittent réellement la ville sous la menace très concrète de bombes, les avions décollent en urgence, et au milieu de tout cela l’algorithme continue son travail imperturbable : compter les vues, mesurer les likes et recommander la prochaine vidéo intitulée « Je goûte le meilleur chocolat du monde »

« Du coup, … vous avez le lien pour acheter le chocolat ? »


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