Jack Lang ou l’art de vivre aux frais de l’innocence, voire de la naïveté

Pendant longtemps, Jack Lang a semblé considérer que la gravité relevait d’un choix esthétique, car lorsqu’on a incarné la culture française au point d’en doubler le budget et de circuler entre palais et festivals comme on traverse un salon, il devient presque logique d’imaginer que les choses arrivent sans jamais être réglées, que les voitures surgissent avec chauffeur, que les avions privés se prêtent comme des parapluies et que l’argent, par une sorte de photosynthèse mondaine, se transforme spontanément en films-hommages, en livres laudateurs et en reconnaissance éternelle.

Ainsi, lorsque surgit dans sa vie Jeffrey Epstein, ce n’est pas un prédateur sexuel condamné qui frappe à la porte, mais un ami exquis, un esthète cultivé, un mécène transatlantique au sourire commode, un distributeur automatique de services rendus, qui prête une voiture quand l’institution rechigne, un jet quand Marrakech appelle, et quelques dizaines de milliers de dollars lorsque l’ego réclame d’être fixé sur pellicule pour l’éternité. Dans cette fable feutrée, le crime n’est jamais qu’un bruit de fond, une dissonance lointaine que l’on baisse d’un geste, comme on diminuerait le volume d’une radio étrangère.

La satire n’a même pas besoin de forcer le trait, car l’ancien ministre, qui ne lit pas ses mails, ne les écrit pas davantage et ne parle guère anglais, semble avoir traversé sept années de cadeaux, de sociétés offshore et de montages financiers en apesanteur morale, comme si la condamnation d’Epstein pour pédocriminalité relevait d’un simple incident sémantique, un détail lexical confié à sa fille pour traduction, puis rangé dans un tiroir à côté des invitations mondaines. Pendant ce temps, les victimes, adolescentes pour certaines, demeurent hors champ, invisibles, réduites au silence par le confort d’un récit où la naïveté proclamée sert d’alibi universel.

A l’Institut du monde arabe, Jack Lang règne alors en prince hyperactif, omniprésent, convaincu que son aura suffit à solder les additions et qu’il serait presque inconvenant de demander de l’argent à un ami pour financer une institution publique, tant cela troublerait l’harmonie délicate entre la grandeur de la culture et la petitesse des comptes. À quoi bon mêler l’IMA à ces histoires, puisque Jeffrey peut financer des films, des livres, des hommages et, dans une logique parfaitement cohérente, inspirer peut-être un jour un « prix Epstein » destiné à récompenser la vertu, la transparence et la protection des femmes.

La chute est d’autant plus cruelle qu’elle révèle que ce mode de vie n’avait rien d’une anomalie, mais relevait d’une habitude patiemment construite, dans laquelle restaurants, palaces et festivals ont longtemps tenu le rôle de mécènes involontaires avant de se muer en créanciers fatigués. Cannes, les hôtels de la Croisette et certaines tables parisiennes racontent désormais une autre histoire, celle d’un homme qui ne sort jamais son portefeuille parce qu’il a fini par se prendre lui-même pour une devise convertible en privilèges.

La satire devient franchement sombre lorsque Jack Lang, confronté à la réalité judiciaire, lâche cet aveu brutal, « J’aurais dû demander de l’argent… Pourquoi je ne l’ai pas fait ? Parce que je suis un connard », confession tardive qui résume une époque où la notoriété tenait lieu de boussole morale, et où l’on pouvait fréquenter un pédocriminel notoire sans jamais s’interroger sur le prix réel payé par d’autres, bien plus jeunes, bien plus vulnérables, et définitivement privées de légèreté.

Car au bout de cette histoire, il ne reste pas seulement la chute d’un homme, mais le portrait satirique d’un système où la culture, le pouvoir et le luxe se sont longtemps donné la main, persuadés que l’élégance dispensait de la vigilance et que l’aura suffisait à absoudre les silences, y compris ceux qui entourent les victimes, reléguées à l’arrière-plan pendant que les élites continuaient, tranquillement, à vivre aux frais de l’innocence.


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