Le proxénétisme n’a pas disparu avec la modernisation des sociétés occidentales, contrairement à ce que certains discours technophiles aimeraient faire croire. Il s’est simplement transformé, épousant les formes, le vocabulaire et les outils du capitalisme numérique, jusqu’à devenir méconnaissable pour ceux qui continuent à le chercher sous les traits archaïques de la violence visible et de la domination brutale. Le trottoir a été remplacé par l’écran, la menace par la dépendance économique, et la brutalité par l’optimisation.
Dans cette nouvelle configuration, le proxénète ne se présente plus comme un individu identifiable, encore moins comme une figure caricaturale issue des imaginaires policiers. Il peut être une plateforme, un intermédiaire numérique, un gestionnaire de comptes, ou un réseau dématérialisé qui tire profit, de manière directe ou indirecte, de la sexualisation marchande d’autrui. La distance physique, loin d’abolir la domination, la rend plus efficace, car elle la dissout dans des procédures techniques et des conditions générales d’utilisation soigneusement rédigées pour être parfaitement inintelligibles.
Le cœur du système repose sur un mensonge idéologique soigneusement entretenu, qui consiste à présenter cette organisation comme un espace de liberté individuelle et d’autonomie économique. Le discours est désormais bien rodé et se pare volontiers de termes empruntés à l’émancipation, à l’entrepreneuriat ou à la responsabilité personnelle, alors même que les rapports de force structurels n’ont jamais été aussi déséquilibrés. Lorsqu’une personne dépend entièrement d’une plateforme pour sa visibilité, ses revenus et sa survie économique, il devient difficile de parler sérieusement de choix libre ou de relation contractuelle équilibrée.
La domination exercée par le proxénétisme numérique ne passe plus par la contrainte immédiate, mais par l’instauration d’une dépendance continue et silencieuse. Les règles peuvent changer sans préavis, les comptes peuvent être suspendus sans explication réelle, et les revenus peuvent s’effondrer du jour au lendemain sous l’effet d’un algorithme opaque. Cette instabilité permanente agit comme une discipline invisible, bien plus efficace que la menace explicite, car elle oblige à l’auto-contrôle, à la surenchère et à l’acceptation progressive de conditions toujours plus défavorables.
Il serait pourtant illusoire de croire que cette situation résulte d’un simple angle mort juridique ou d’un retard de la loi face à l’innovation technologique. Le droit français, comme de nombreux droits européens, définit clairement le proxénétisme comme le fait de tirer profit de la prostitution ou de l’exploitation sexuelle d’autrui, y compris lorsque cette exploitation s’exerce de manière indirecte. Si les plateformes et intermédiaires numériques échappent largement aux poursuites, ce n’est pas par absence de qualification juridique, mais par absence de volonté politique.
Cette tolérance institutionnelle s’explique par une logique économique profondément ancrée, qui préfère fermer les yeux sur les mécanismes d’exploitation dès lors qu’ils sont rentables, discrets et compatibles avec les flux financiers mondialisés. Le proxénétisme 2.0 ne dérange pas parce qu’il ne trouble pas l’ordre public, ne scandalise pas visuellement et s’inscrit parfaitement dans une économie de services où la responsabilité se dilue dans la technique. Il est d’autant plus acceptable qu’il ne ressemble plus à ce que l’on condamnait hier.
Pourtant, les conséquences sociales restent identiques, voire aggravées. Les personnes les plus exposées à ces formes d’exploitation sont presque toujours celles qui cumulent précarité économique, isolement social et absence d’alternatives réelles. Le numérique ne supprime pas la vulnérabilité, il l’exploite avec une efficacité redoutable, en transformant la nécessité de survivre en moteur de production permanente.
Le proxénétisme 2.0 constitue ainsi une forme aboutie de domination contemporaine, parce qu’il parvient à faire passer une relation d’exploitation pour un simple service, une contrainte pour une opportunité, et une captation de valeur pour un partenariat. Il ne repose plus sur la peur immédiate, mais sur l’intériorisation de la dépendance, ce qui le rend plus stable, plus durable et socialement plus acceptable.
Il faut donc cesser de se raconter que le proxénétisme appartient au passé ou qu’il aurait été neutralisé par la modernité numérique. Il prospère aujourd’hui sous des formes respectables, légales en apparence, et parfaitement intégrées à l’économie contemporaine. Tant que cette réalité sera masquée par un discours de neutralité technologique et de liberté individuelle abstraite, l’exploitation continuera à se reproduire, non pas en marge de la société, mais en son cœur même.

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