La proportionnelle : une promesse électorale à durée illimitée

La proportionnelle est sans doute la réforme la plus assidûment promise de la vie politique française. Elle traverse les décennies avec une santé insolente, toujours annoncée, jamais réalisée, comme ces travaux « prévus l’an prochain » dont on parle depuis quarante ans sans jamais voir le premier échafaudage. A force d’être invoquée à chaque crise démocratique, elle est devenue une figure mythologique : on en parle beaucoup, on jure l’avoir aperçue, mais personne ne l’a jamais réellement vue entrer en vigueur. C’est le monstre du Loch Ness ou le yéti en mode réforme électorale.

Depuis les années 1980, la scène est immuable. A chaque élection législative produisant une Assemblée bancale, mal représentative ou brutalement majoritaire avec une minorité de voix, le même chœur s’élève. Il faut moderniser la démocratie. Il faut mieux représenter les Français. Il faut introduire la proportionnelle. Et puis… il faut attendre. Toujours attendre. Le moment n’est jamais tout à fait opportun, les circonstances jamais tout à fait réunies, la stabilité jamais assez garantie.

La promesse a pourtant été formulée par à peu près tout le monde. La droite l’a envisagée quand elle était minoritaire. La gauche l’a caressée quand elle se sentait marginalisée. Le centre en a fait un marqueur identitaire, notamment sous l’impulsion de François Bayrou, qui en parle avec la fidélité d’un pèlerin, sans jamais parvenir à atteindre la Terre promise. Quant au pouvoir exécutif, il a toujours trouvé d’excellentes raisons de repousser l’échéance à plus tard, c’est-à-dire après le prochain scrutin, ou celui d’après.

Même Emmanuel Macron s’y est essayé. En 2017, la proportionnelle figurait dans le programme présidentiel, accompagnée d’un discours lyrique sur le renouveau démocratique. Une « dose » devait être introduite, histoire de montrer que l’on avait compris le message des électeurs. Huit ans plus tard, la dose n’a jamais été administrée, mais l’ordonnance est toujours prête, soigneusement rangée dans un tiroir institutionnel, entre deux flacons d’éther destinés à endormir les électeurs trop vindicatifs

Il faut dire que la proportionnelle présente un défaut rédhibitoire : elle fonctionne. Elle traduit relativement fidèlement les rapports de force électoraux. Elle empêche les majorités écrasantes obtenues avec 30 % des voix. Elle oblige à négocier, à composer, à écouter. Bref, elle complique la vie de ceux qui gouvernent seuls et qui préfèrent l’efficacité autoritaire à la démocratie bavarde. En France, pays de la verticalité politique, c’est presque un vice rédhibitoire.

Alors on explique que la proportionnelle serait dangereuse. Qu’elle favoriserait l’instabilité. Qu’elle ouvrirait la porte aux extrêmes. Comme si le scrutin majoritaire avait empêché la montée des radicalités, la défiance massive ou l’abstention record. Comme si le problème venait du thermomètre et non de la fièvre. La proportionnelle ne crée pas les fractures politiques : elle se contente de les rendre visibles, ce qui est précisément ce que l’on lui reproche.

Le plus savoureux reste sans doute l’indignation cyclique des députés eux-mêmes. A chaque nouvelle Assemblée fragmentée, chacun déplore la mauvaise représentation du pays réel, tout en sachant parfaitement que cette situation est le produit d’un système qu’ils refusent collectivement de modifier. La proportionnelle est ainsi devenue un objet de consensus verbal et de sabotage pratique. Tout le monde est pour, mais surtout pas maintenant.

Au fond, la proportionnelle n’est pas une réforme impossible. Elle est simplement incompatible avec une culture politique qui préfère la fiction de la majorité claire à la réalité du pluralisme. Tant que cette contradiction ne sera pas assumée, la promesse continuera de circuler, de campagne en campagne, comme une vieille affiche jamais décollée des murs de la République.

La proportionnelle a donc de beaux jours devant elle. Non pas comme mode de scrutin, mais comme promesse recyclée, prête à resservir à la prochaine crise, au prochain échec électoral, au prochain discours sur la « refondation démocratique ». En France, on ne gouverne peut-être pas toujours avec le peuple, mais on gouverne depuis longtemps avec ses promesses non tenues. A force de promettre la proportionnelle sans jamais l’appliquer, l’exécutif a fini par transformer la réforme en gadget rhétorique. On la brandit quand la démocratie tousse, puis on la range dès que le pouvoir respire à nouveau. La proportionnelle n’effraie pas le sommet de l’État parce qu’elle serait dangereuse, mais parce qu’elle rendrait impossible ce qu’il chérit par-dessus tout : gouverner seul, longtemps, et sans trop écouter. En République française, la démocratie est acceptable tant qu’elle reste décorative.


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