L’entrée de Bernard Arnault à l’Académie des sciences morales et politiques.

L’Académie des sciences morales et politiques vient d’accueillir un nouveau membre. Bernard Arnault, empereur du luxe, pape du dividende, cardinal du portefeuille, est désormais officiellement gardien des « sciences morales ». La nouvelle a provoqué une légère confusion dans le public : fallait-il comprendre morales au sens philosophique, ou morales au sens de « moral des marchés » ?

Car enfin, entre Kant et le CAC 40, entre Aristote et LVMH, le lien semblait jusque-là ténu. Mais l’Académie, visiblement, a su reconnaître dans le PDG la quintessence de la vertu contemporaine : l’élégance de la rentabilité, la rigueur du bénéfice net, et cette capacité rare à transformer le cuir, la soie et le champagne en axiomes universels.

La cérémonie elle-même, d’une solennité digne des tableaux classiques, a vu Bruno Le Maire, ancien ministre des Finances, remettre l’épée symbolique à Bernard Arnault, et l’on pouvait observer dans ce geste tout le paradoxe français : l’État, incarné par un technocrate respectable, transmet un instrument censé défendre la réflexion morale à l’homme dont le rôle réel consiste à défendre ses intérêts avec une précision juridique et fiscale hors du commun, et si la morale est désormais brandie comme une lame, elle semble étrangement compatible avec l’optimisation fiscale et le mécénat à plusieurs millions.

A ceux qui s’interrogent encore sur le lien qui peut exister entre l’éthique, la réflexion sur le bien commun et l’empereur des dividendes, un constat s’impose : il faut bien reconnaître qu’à l’heure où la morale se mesure en parts de marché et où la vertu se décline en éditions limitées, rien ne s’oppose vraiment à ce que l’Académie accueille celui qui a fait de la rentabilité un art aussi précis qu’un sac en cuir Hermès.

Désormais, l’Académie pourra compter sur un membre dont la philosophie consiste à conjuguer l’éthique et le profit, à faire rimer vertu avec dividende et philanthropie avec rentabilité, et l’on imagine déjà ses interventions futures, affirmant que la morale est intemporelle surtout lorsqu’elle est distribuée en séries limitées et que l’éthique doit s’adapter aux marchés sans jamais perdre son élégance, ce qui revient à dire qu’aujourd’hui philosopher consiste moins à méditer sur le bien commun qu’à penser la manière la plus raffinée de le faire financer.

C’est sans doute le message que cette nomination envoie au monde : la morale française est vivante, dynamique et parfaitement compatible avec le luxe, le pouvoir et l’art de transformer la vertu en objet de désir.


Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *