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Au même titre qu’un horoscope est une science exacte, CNews se présente comme une chaîne d’information en continu, mais cette prétention est fragile, fragile comme un château de cartes posé sur une table tremblante au-dessus d’un gouffre invisible, car derrière les caméras et les micros, l’actualité n’existe jamais dans sa forme brute, intacte, neutre ou vérifiable ; elle est triturée, digérée, sélectionnée, hiérarchisée et régurgitée sous forme d’indignation calibrée, prête – telle la muleta agitée sous le mufle du taureau – à exciter le téléspectateur plutôt qu’à l’informer, à provoquer la nervosité plutôt que la réflexion, à faire battre le cœur plus vite et la mâchoire se serrer, tout en donnant l’impression qu’il assiste à l’exercice rigoureux d’un journalisme sérieux, alors qu’en réalité il est suspendu à un plateau où chaque haussement de ton, chaque inflexion de voix, chaque silence soigneusement placé, chaque regard appuyé, chaque sourire ironique ou froncement de sourcils calculé devient un instrument de manipulation, une arme de perception destinée à orienter l’opinion, à polariser l’émotion, à diriger le regard et le jugement comme un marionnettiste invisible tirant sur les fils avec la délicatesse d’un pachyderme dans un magasin de porcelaine.
Au centre de cette machinerie se tient le grand prêtre Pascal Praud, qui, loin de l’innocence que son passé de journaliste sportif pourrait suggérer (oui, celui qui commentait des matchs de foot et des tournois internationaux, celui qui analysait des hors-jeu et des penalties, celui qui sautait, râlait ou jubilait dans les tribunes ou derrière son micro, a maintenant troqué les gradins pour les plateaux et les vestiaires pour les éditoriaux), est devenu éditorialiste d’extrême droite, raciste et fervent promoteur de Donald Trump en France, distribuant ses jugements comme des cartons rouges, ses indignations comme des trophées, transformant le plateau en arène où la nuance est suspecte, la complexité dangereuse et le doute un crime intellectuel. Pascal Praud est grassement payé pour imposer des vérités non pas construites, mais inventées, filtrées par le prisme de ses convictions et de ses préférences idéologiques. Avec Pascal Praud, le commentaire supplante l’enquête, l’indignation remplace l’analyse. Or, malgré cette solennité théâtrale, il n’a aucune légitimité pour juger la déontologie de ses confrères qu’il a qualifiés de « Bouvard et Pécuchet », ces mêmes confrères, Thomas Legrand et Patrick Cohen, qui eux enquêtent, vérifient, confrontent, recoupent, analysent et construisent leur information avec rigueur, indépendance et sérieux, qualités qui, convenons-en, manquent cruellement à Praud, non par malice mais parce que son rôle n’a jamais été d’informer mais d’orienter, non pas d’éclairer mais d’influencer, non pas de questionner mais de décider, comme si son expérience dans les stades et les vestiaires lui conférait de facto un droit à la morale journalistique, ce qui, rappelons-le, est aussi crédible que de confier la direction d’une école de journalistes à un joueur de football professionnel.
Cette posture prend un relief particulier lors des comparutions devant la commission de l’Assemblée nationale, où Legrand et Cohen, véritables figures du journalisme d’investigation, sont convoqués pour éclairer le législateur et le public sur les pratiques médiatiques et l’éventuelle collusion avec des socialistes, tandis que Praud, fidèle à sa fonction de témoin à charge (ou, pour le dire autrement, de chef d’orchestre invisible d’un tribunal fictif), transforme chaque intervention en mise en scène, chaque question en tribune, chaque réponse en déclaration idéologique destinée à orienter la perception plutôt qu’à instruire, accentuant gestes et inflexions comme si la gravité de ses convictions pouvait remplacer la rigueur de l’enquête, et croyant naïvement que l’intensité de son indignation, la force de sa voix et le clin d’œil complice de ses invités suffisent à sceller la vérité et la morale professionnelle, alors qu’en réalité, il ne fait que jouer, sur le dos des faits et de la crédibilité, le rôle d’un procureur (Praud-cureur) autoproclamé dans un théâtre d’opinion où le public, pensant apprendre, est en réalité manipulé.
Derrière ce théâtre, Vincent Bolloré, narrateur invisible et omniprésent, agit comme le maître du récit : il ne parle pas, mais la ligne éditoriale parle pour lui, orientant subtilement l’information afin qu’elle serve un récit conforme à ses impératifs économiques et idéologiques, une vision du monde où la complexité, la nuance et la vérification cèdent systématiquement la place à la dramaturgie et à l’émotion. La chaîne ne ment pas toujours, mais elle structure le réel, transformant chaque plateau en un tribunal où le verdict est dicté par le spectacle plus que par les faits, où la perception prime sur la vérité et où le téléspectateur, pensant être informé, est en réalité suspendu à chaque inflexion de voix, à chaque haussement de ton, à chaque gestuelle calculée.
A l’opposé de ce théâtre de l’opinion se trouvent des voix sérieuses, crédibles et éclairées, capables de rappeler que l’investigation et la critique sociale peuvent coexister avec intelligence, rigueur et profondeur. Grand Corps Malade, par sa poésie précise et sociale, démontre que l’émotion peut être constructive et éclairante, qu’elle peut éveiller la conscience sans sacrifier l’analyse ; Laurent Joffrin, par sa lucidité et sa réflexion critique sur les médias, Pierre Rosanvallon, par sa compréhension des institutions et de la démocratie, et Élisabeth Lévy, par son esprit incisif et sa capacité à questionner l’opinion dominante, incarnent un contrepoint sérieux et rigoureux, offrant au public des clés pour comprendre et juger plutôt que de se contenter de ressentir et applaudir au rythme d’un plateau calibré pour produire indignation et tension. Là où CNews polarise, simplifie et sculpte l’opinion selon les caprices d’un animateur et d’un propriétaire invisible, ces voix analysent, contextualisent, interrogent et éclairent, faisant de la réflexion un outil, et non un luxe.
La concentration des médias entre les mains de quelques grands groupes industriels constitue un enjeu démocratique majeur : lorsqu’un propriétaire peut orienter durablement une ligne éditoriale, l’indépendance formelle du journalisme devient une coquille vide. CNews illustre cette dérive à la perfection : elle construit un récit répétitif, structurant, cohérent mais partiel, façonnant la perception collective du réel, transformant le plateau en tribunal d’émotion où l’instruction cède le pas à la mise en scène, où le spectateur, croyant recevoir de l’information, devient spectateur involontaire d’un théâtre où le verdict n’est pas le fruit de l’analyse mais celui de la dramaturgie orchestrée et où l’émotion tient lieu de vérité.
Le problème de CNews ne se limite pas à la chaîne : il touche notre rapport collectif à l’information. Une démocratie ne s’érode pas seulement lorsqu’elle est manipulée ; elle s’érode lorsqu’elle choisit la facilité, lorsqu’elle préfère les récits émotionnels aux analyses exigeantes, lorsqu’elle accepte qu’une information calibrée pour susciter l’indignation plutôt que la réflexion devienne le vecteur principal de connaissance. L’information n’a pas pour rôle de rassurer mais de déranger, d’interroger, d’éclairer ; lorsqu’elle devient spectacle idéologique, elle cesse d’être un outil citoyen et devient un instrument capable de sculpter l’opinion, laissant le public suspendu entre fascination, indignation et incompréhension, spectateur involontaire d’une tragédie où le verdict est écrit avant la première question, où l’émotion orchestrée tient lieu de vérité et où l’analyse, la nuance et la complexité ne sont plus que des souvenirs lointains, presque illusoires, comme des notes de musique perdues dans un opéra de colère et de dramaturgie.

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