Les bougies de la vanité ou l’enfance en vitrine.

Il fut un temps, pas si lointain que nos nostalgies voudraient le faire croire héroïque, où l’anniversaire d’un enfant consistait à réunir dans un salon surchauffé une poignée de camarades surexcités, trois bouteilles de Coca-Cola tiédies par la conversation, deux briques de jus d’orange trop sucré et un gâteau au chocolat dont la géométrie approximative n’avait d’égale que la générosité maternelle, et personne ne s’en plaignait parce que le bonheur, à cet âge-là, ne se mesurait ni en mètres de guirlandes ni en puissance de sono mais en éclats de rire et en miettes sur la nappe.

Aujourd’hui, l’anniversaire d’un enfant ressemble moins à une fête qu’à une levée de fonds, moins à un goûter qu’à un mariage en réduction où les parents, tels des producteurs hollywoodiens anxieux à la veille d’une première, orchestrent décorateurs, traiteurs, animateurs costumés et photographes officiels avec l’application fébrile de généraux préparant un débarquement, si bien que l’enfant, censé être le centre solaire de l’événement, gravite en réalité autour de la mise en scène comme une figurine qu’on déplacerait pour optimiser le cadrage.

On ne souffle plus des bougies, on inaugure un concept ; on ne coupe plus un gâteau, on dévoile une œuvre pâtissière dont la hauteur rivalise avec celle d’une pièce montée nuptiale ; on n’invite plus des copains, on constitue un casting soigneusement équilibré entre diversité chromatique des tenues et potentiel photogénique – en veillant à respecter la parité et l’orientation sexuelle, car l’essentiel ne se joue plus dans la cour de récréation mais sur les réseaux sociaux où chaque ballon devient un argument et chaque sourire un investissement.

La somme dépensée, parfois équivalente au prix d’un studio en province ou à celui d’une voiture familiale correctement motorisée, se justifie au nom d’un amour parental qui s’exprime désormais comme une stratégie marketing, puisque l’affection doit être visible pour être crédible, spectaculaire pour être reconnue, et si possible accompagnée d’un hashtag qui atteste de sa sincérité comme autrefois un sceau de cire garantissait l’authenticité d’un parchemin.

Ainsi l’enfance, qui devrait être un territoire d’improvisation, de maladresse et de spontanéité, devient un décor calibré où tout est prévu sauf l’imprévu, où l’on redoute davantage la photo ratée que la bougie mal soufflée, et où les parents, persuadés d’offrir un souvenir impérissable, construisent en réalité un monument à leur propre inquiétude sociale, comparable à ces cathédrales financières que l’on érige pour conjurer le doute d’exister.

Il est permis de se demander si, à force de transformer le moindre anniversaire en spectacle total, nous ne finissons pas par confondre la joie avec son affichage, l’amour avec son budget, et l’enfance avec son décor, comme si un enfant heureux devait nécessairement être entouré d’une arche de ballons de trois mètres de haut, alors qu’il lui suffisait jadis d’un gâteau un peu brûlé et d’un copain qui triche au jeu des chaises musicales.

Et pendant que les adultes comparent, calculent et publient, les enfants, eux, se contenteraient volontiers d’un moment simple, car ils ignorent encore que, dans notre société de l’image, même les bougies ont appris à poser.


Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *