Lorsque Jean-Luc Mélenchon hésite sur la prononciation du nom de Jeffrey Epstein et que l’espace médiatique s’emplit d’analyses indignées, de ralentis scrutés comme des preuves balistiques et de commentaires péremptoires venus d’improbables professeurs de phonétique, la France donne le spectacle d’un pays capable de transformer une syllabe mal négociée en affaire d’État, comme si l’équilibre des institutions dépendait soudain d’un « aï » bien placé.
Cependant, tandis que l’on dissèque la diphtongue avec une gravité quasi académique et que l’on oppose Ep-steïne à Ep-staïn avec la solennité d’un débat constitutionnel, la véritable ligne de fracture nationale continue de serpenter entre les vitrines des boulangeries, car ce n’est pas la prononciation d’un nom américain qui divise durablement la République, mais l’irréconciliable alternative entre pain au chocolat et chocolatine.
Il faut comprendre que, dans ce pays qui se pique d’universalisme, la question lexicale devient immédiatement affaire d’identité, de terroir et presque de dignité personnelle, si bien qu’au nord de la Loire on réclame un pain au chocolat avec la tranquille assurance de celui qui croit parler la langue officielle, tandis qu’au sud-ouest on exige une chocolatine avec la conviction historique de celui qui estime que Paris a déjà trop confisqué, y compris le droit de nommer le beurre et le cacao.
Celui qui dit pain au chocolat se retranche derrière une logique qu’il juge imparable puisqu’il s’agirait, selon lui, d’un morceau de pain enrichi de chocolat, démonstration qu’il croit aussi limpide qu’un syllogisme aristotélicien, alors que celui qui dit chocolatine convoque l’histoire occitane, la tradition régionale et une mémoire collective qui transforme chaque commande en acte de résistance culturelle, comme si l’on défendait une langue menacée plutôt qu’une viennoiserie feuilletée.
Ainsi la polémique sur Epstein, qui semblait d’abord révéler notre passion pour la correction des autres, finit par exposer une vérité plus profonde selon laquelle la France adore les querelles de mots parce qu’elles lui permettent de rejouer indéfiniment la comédie de ses frontières intérieures, et parce qu’il est toujours plus confortable de s’écharper sur une appellation beurrée que de s’entendre sur des sujets autrement plus inflammables.
Si Jean-Luc Mélenchon avait réellement souhaité provoquer un séisme durable, il n’aurait pas trébuché sur un nom propre étranger mais aurait déclaré, d’un ton programmatique, que la chocolatine constitue l’horizon lexical indépassable du peuple, car il aurait alors contraint chaque éditorialiste à choisir son camp et chaque citoyen à révéler, au comptoir du matin, la géographie intime de son appartenance.
Il apparaît dès lors que la République survivra sans peine aux hésitations phonétiques, qu’elle encaissera les scandales et les emballements numériques avec son habituelle résilience bavarde, mais qu’elle continuera inlassablement à se définir, à se quereller et presque à s’aimer à travers ce rectangle de pâte levée où se loge moins du chocolat que l’éternel besoin français d’avoir raison contre le voisin, fût-ce pour une miette de vocabulaire.

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