Eloge du silence matinal : petite leçon stoïcienne à l’usage des hyperconnectés (dont moi).

Petite leçon de vie que je dispense volontiers mais dont je me dispense encore plus aisément.

Il existe, dans la liturgie contemporaine, un rite plus scrupuleusement observé que la prière et plus régulier que l’exercice physique, lequel consiste à ouvrir les yeux, à saisir son téléphone avec la gravité d’un prêtre soulevant un calice lumineux, et à consulter immédiatement le flux des catastrophes nocturnes comme si notre responsabilité cosmique dépendait de cette vérification.

Ce geste, que l’on accomplit avec le sérieux d’un chef d’Etat en cellule de crise alors que l’on est encore en pyjama, constitue pourtant une erreur philosophique majeure, car il revient à offrir la première parcelle de conscience fraîchement disponible à des événements dont nous ne maîtrisons ni l’origine, ni le développement, ni l’issue, et qui s’installent dans notre esprit avant même que nous ayons eu le temps de nous souvenir de notre propre nom.

Epictète, s’il avait disposé d’une connexion Wi-Fi dans son portique, aurait sans doute rappelé avec une ironie sévère que la seule chose qui dépend de nous est notre jugement, et que commencer sa journée par l’absorption compulsive de notifications revient à déléguer ce jugement à des rédactions pressées et à des algorithmes dont la vocation n’est pas la sérénité mais la captation de l’attention et l’aggravation de notre anxiété.

Montaigne, qui avait le goût des tours retirées et des bibliothèques silencieuses, aurait probablement noté dans un chapitre inédit des Essais que l’homme moderne ne se connaît plus lui-même parce qu’il s’est habitué à se regarder à travers le miroir déformant de l’actualité permanente, laquelle lui fournit chaque matin une humeur prête à l’emploi, soigneusement conditionnée entre l’indignation et l’anxiété.

Il est en effet remarquable que nous ayons décidé collectivement de remplacer la contemplation du jour naissant par la consultation d’un bandeau rouge clignotant annonçant une crise, une polémique ou une déclaration incendiaire, comme si l’aube ne méritait plus d’être regardée autrement qu’à travers le filtre dramatique d’une chaîne d’information continue.

Les chaînes d’information, qui excellent à transformer le moindre incident en feuilleton planétaire, savent parfaitement que l’esprit encore engourdi du réveil constitue une proie idéale, car il absorbe sans résistance des images et des mots dont la répétition crée l’illusion d’une urgence permanente, et l’on ne saurait trop admirer la constance avec laquelle elles parviennent à produire chaque matin un sentiment d’apocalypse modérée.

Les réseaux sociaux, quant à eux, ont perfectionné cette mécanique en ajoutant au drame collectif la petite tragédie individuelle, puisque l’on peut y apprendre simultanément qu’un gouvernement vacille, qu’une tempête approche et qu’un ancien camarade de classe vient d’acquérir une maison plus vaste que la nôtre, ce qui constitue un cocktail émotionnel dont aucun philosophe antique n’aurait osé imaginer la puissance déstabilisatrice.

Commencer sa journée par cette immersion revient à confier son état intérieur à un chœur polyphonique d’angoisses extérieures, et l’on s’étonne ensuite d’éprouver, dès huit heures trente, une lassitude morale qui ne provient ni du travail ni de l’effort, mais de cette surcharge informationnelle ingérée avant même le premier café.

Pascal, qui connaissait les vertiges du divertissement et la fuite hors de soi, aurait sans doute reconnu dans notre manie matinale une forme raffinée de distraction, car nous préférons affronter la rumeur du monde plutôt que le silence de notre propre conscience, lequel nous obligerait à constater que nous existons indépendamment des notifications.

Il faudrait donc, avec un sérieux presque révolutionnaire, instaurer une discipline simple et radicale consistant à interdire symboliquement toute consultation d’information durant la première demi-heure du réveil, non par indifférence au monde, mais par fidélité à cette exigence philosophique élémentaire qui consiste à habiter d’abord son propre esprit avant de prétendre commenter celui des autres.

Consacrer ces trente minutes à la respiration consciente, à quelques lignes écrites sans intention de publication, à la lecture d’une page choisie plutôt que subie, à la contemplation de la démarche féline de notre animal de compagnie ou même celle, plus silencieuse d’un café fumant ne relève pas d’un narcissisme de développement personnel, mais d’une ascèse minimale destinée à restaurer la souveraineté intérieure.

Celui qui commence sa journée par un moment de recentrage établit une frontière invisible entre lui et le tumulte, de sorte que, lorsque viendront inévitablement les crises, les controverses et les déclarations outrées, il les accueillera avec un esprit déjà structuré, au lieu de les laisser façonner dès l’aube son humeur et ses jugements.

Il ne s’agit pas de se retirer du monde ni de cultiver une ignorance confortable, car la lucidité demeure une vertu civique, mais il s’agit de choisir le moment de l’exposition, puisque la liberté commence précisément par la maîtrise des seuils et par la capacité à décider quand l’on ouvre la porte au vacarme et les vannes au tumulte du monde.

La véritable subversion contemporaine ne consiste peut-être plus à renverser des gouvernements, mais à refuser, chaque matin, d’offrir sa première pensée à un algorithme, car l’autonomie intellectuelle se conquiert moins par des proclamations spectaculaires que par ces gestes minuscules qui redonnent à l’individu la maîtrise de son attention.

Ainsi, celui qui, en se levant, choisit de ne pas écouter les informations et de consacrer la première demi-heure à se reconnecter à lui-même ne fuit pas la réalité, puisqu’il se prépare au contraire à l’affronter avec une stabilité que ne possédera jamais celui qui s’est précipité dans le fracas numérique sans avoir d’abord établi un centre, et il découvrira peut-être, avec une pointe d’ironie à l’égard de ses propres habitudes passées, qu’il est plus efficace de commencer par se gouverner soi-même avant de prétendre commenter le gouvernement du monde.


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