Les Pokémon ont trente ans : histoire d’une mythologie moderne

Il est des phénomènes culturels qui naissent modestement dans l’angle discret d’une cartouche de console portable et qui, sans que personne ne songe d’abord à s’en inquiéter, finissent par coloniser l’imaginaire collectif au point de devenir l’une des mythologies les plus rentables et les plus obstinément persistantes de la modernité, et c’est ainsi que, depuis la parution en 1996 de Pokemon Red and Green au Japon, la franchise Pokémon s’est installée dans nos existences avec la ténacité d’une habitude d’enfance dont aucun adulte ne parvient tout à fait à se défaire, alors même qu’il feint de n’y plus accorder la moindre importance. Ce qui aurait pu demeurer un divertissement parmi d’autres, destiné à occuper des trajets en bus ou des récréations bruyantes, s’est progressivement mué en système symbolique complet, si bien que Pokémon n’est plus seulement un jeu mais une religion douce dont le prophète demeure un garçon de dix ans qui ne vieillit jamais et dont la divinité la plus reconnaissable prend la forme d’un rat jaune répétant inlassablement son propre nom.

Depuis trois décennies, des générations entières ont appris que l’on pouvait enfermer des créatures dans des sphères métalliques en appelant cela un acte d’amitié, que l’on pouvait faire combattre ses compagnons en présentant cette pratique comme une preuve d’affection, et que l’on pouvait résoudre tous les conflits du monde par un duel stratégique opposant une tortue aquatique à un dragon flamboyant, tandis que, pendant que les philosophes débattaient du sens de la vie et de l’angoisse existentielle, Nintendo vendait des cartouches avec une efficacité silencieuse qui force encore l’admiration des analystes économiques. L’expansion de cet univers ne doit d’ailleurs rien au hasard, puisque l’alliance stratégique entre une mécanique de collection infiniment extensible et l’une des pulsions les plus constantes de l’être humain, à savoir le désir de compléter et d’ordonner le monde en séries rassurantes, a permis d’exploiter avec un génie commercial remarquable l’injonction « attrapez-les tous », laquelle tient lieu de programme philosophique minimaliste infiniment plus clair et plus rassurant que l’invitation autrement vertigineuse à comprendre le monde. Plutôt que de lancer aux troupes constituant l’ICE l’injonction « attrapez-les tous », Trump aurait été bien inspiré de s’inspirer de la philosophie de ce jeu.

Lorsque, à la fin des années 1990, le Pokemon Trading Card Game envahit les cours d’école, il ne se contenta pas d’introduire un jeu supplémentaire dans l’économie enfantine, car il transforma ces espaces de récréation en bourses clandestines où l’on ne parlait plus de billes mais d’holographiques et où un Dracaufeu brillant pouvait valoir davantage qu’un Livret A dans l’imaginaire fébrile de ses propriétaires. Des enfants encore incapables de calculer des intérêts composés se muèrent en traders, se familiarisèrent ainsi avec la spéculation, la rareté et la frustration, tandis que des parents médusés découvrirent une vérité économique essentielle selon laquelle la valeur d’un objet augmente proportionnellement au nombre de larmes versées pour l’obtenir, ce qui prouvait que le capitalisme s’enseigne avec une redoutable efficacité lorsqu’il s’enveloppe de créatures aux yeux immenses et aux couleurs vives.

Ceux qui avaient cru voir dans cette effervescence un caprice générationnel furent démentis par l’histoire lorsque, en 2016, Pokemon GO fit descendre dans les rues des cohortes d’adultes consentants rivés à leurs écrans, transformant parcs, places publiques et parfois même cimetières en terrains de chasse virtuels où des cadres en costume-cravate erraient le téléphone levé vers le ciel à la recherche d’un Fantominus invisible, où des joggeurs interrompaient leur course devant une fontaine pour capturer un Roucool, et où des supérieurs hiérarchiques poursuivaient des Salamèche avec une concentration qui aurait pu être consacrée à des objectifs plus prosaïques. Jamais la géolocalisation n’avait servi un projet aussi métaphysiquement inutile et, pour cette raison même, aussi profondément humain, car il apparut avec une clarté presque cruelle que la frontière entre l’enfance et l’âge mûr s’était dissoute au profit d’une disponibilité permanente à l’enchantement technologique dès lors qu’il promettait la découverte d’une créature rare au coin d’une avenue.

En trente ans, la franchise est devenue l’une des plus rentables de l’histoire du divertissement, puisque l’on vend non seulement des jeux vidéo mais également des cartes, des séries animées, des peluches, des céréales et sans doute demain des produits financiers estampillés Pikachu, ce qui démontre que le capitalisme adore les créatures mignonnes parce qu’elles ne contestent rien et qu’elles se reproduisent à l’infini en nouvelles générations, chacune venant relancer la mécanique de la collection. Si cette folie douce ne s’arrête pas, ce n’est pas parce que l’humanité aurait perdu tout sens des priorités, mais parce que Pokémon a compris quelque chose que les gouvernements ignorent souvent, à savoir que l’être humain adore collectionner, puisqu’il collectionnait hier des timbres ou des porte-clés, qu’il a collectionné un temps des pins, et qu’il collectionne aujourd’hui des monstres de poche avec la même ferveur tranquille.

La collection constitue en effet la version ludique de l’angoisse existentielle, car elle offre l’illusion que si l’on complète l’album, peut-être aura-t-on complété sa vie, et l’injonction « attrapez-les tous » fournit un horizon fini dans un monde dont la complexité semble sans limites. Ainsi s’explique que, loin de s’éteindre sous le poids des années, la saga continue de prospérer en renouvelant inlassablement ses créatures et ses joueurs, puisque les enfants y jouent, que les parents y rejouent et que les grands-parents demandent ce qu’est un shiny avec une curiosité mi-amusée mi-incrédule. La folie Pokémon ne relève donc pas d’une mode passagère mais d’un pacte intergénérationnel implicite par lequel nous acceptons que le monde soit compliqué, à condition qu’il contienne aussi une tortue qui crache de l’eau, un reptile orange qui lance des flammes et un petit animal jaune capable de produire des éclairs, auxquels nous continuerons, avec une obstination presque touchante, de consacrer une part de notre attention pendant encore longtemps.


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