Condamné pour corruption de mineurs, interdit de contact avec des mineurs… mais pas interdit d’antenne : la télévision comme zone franche morale.
Il fut un temps, pas si lointain mais sans remonter aux heures légendaires de l’ORTF, où l’on se figurait encore, avec cette naïveté obstinée propre aux démocraties qui se croient éternelles, qu’un micro, une caméra, une antenne nationale, bref une parcelle de pouvoir symbolique, ne pouvait être confiée qu’à des figures déontologiquement et moralement irréprochables. On pensait, ou l’on feignait de penser, qu’une société moderne tenait à préserver une sorte de propreté civique minimale, un peu comme on entretient les trottoirs d’une ville : ce n’est pas de l’angélisme, c’est une question de salubrité. Or voici que cette évidence, lentement, insidieusement, s’est dissoute comme un sucre dans le café tiède de l’époque, jusqu’à devenir une simple option éditoriale, un accessoire de communication, un supplément d’âme qu’on retire quand il gêne.
Le cas Morandini, désormais, ne se réduit plus à une affaire individuelle, ni à un accident de parcours, ni même à un simple scandale médiatique. Il est devenu un symptôme, presque une radiographie brutale : celle d’un système où l’antenne se transforme en citadelle, en refuge climatisé pour intouchables, en bunker dans lequel la réputation est blindée comme un coffre-fort, et où l’influence remplace la dignité. Il y a dans cette permanence à l’écran, malgré les dossiers, malgré les condamnations, malgré les protestations, quelque chose de glacial et de mécanique, comme si l’on avait remplacé le jugement moral par une simple équation comptable, dont la seule variable sérieuse serait l’audience.
Car la télévision, dans ces cas-là, cesse d’être un espace public : elle devient une blanchisserie. La caméra agit comme une lessiveuse qui lave tout, ou plutôt qui blanchit, non pas les faits, mais la perception des faits, en les noyant sous le flot continu de la présence. La logique est aussi simple que cynique : plus on est vu, plus on devient familier ; plus on devient familier, plus on semble légitime ; plus on semble légitime, plus on devient difficile à déplacer. À la fin, le plateau ressemble à un quai de gare où l’on verrait toujours le même train passer, même après l’accident, comme si le trafic devait continuer envers et contre tout, parce qu’arrêter serait admettre qu’un désastre a eu lieu.
Le plus troublant, et sans doute le plus révélateur, est que ce maintien n’a même plus besoin d’être justifié par de grandes formules. On invoque parfois la présomption d’innocence, mais ce principe, noble et nécessaire, sert ici de rideau épais derrière lequel se cache une vérité bien plus prosaïque : une chaîne n’est pas un tribunal, elle n’est pas un service public d’hygiène morale, elle est une entreprise d’influence et de rentabilité, et l’entreprise ne renonce pas à un produit qui fonctionne. On pourrait dire, sans forcer le trait, que le personnage médiatique est devenu une marque, et que la marque, dès lors qu’elle se vend, bénéficie d’une indulgence comparable à celle dont jouissent les grandes fortunes dans les paradis fiscaux : on leur trouve toujours une astuce, une clause, une échappatoire.
Cyril Hanouna n’a pas été condamné pour des faits sexuels, mais pour injures publiques et diffamation, et l’on pourrait croire qu’il s’agit d’un autre registre, presque d’un autre monde. Or cette différence de nature ne change presque rien au mécanisme, car elle montre que la télévision sait déjà rendre inoffensive une condamnation judiciaire dès lors que la figure demeure rentable. Une fois que l’on a admis qu’un condamné peut rester à l’antenne sans conséquence, il devient plus facile d’accepter le reste, même lorsque les affaires touchent à la prédation, comme dans le cas Morandini, et même lorsque la simple puissance de la célébrité suffit à étouffer le scandale, comme cela se produit autour d’icônes internationales du prestige telles que Julio Iglesias. La notoriété, dans ce système, agit comme un palladium, car elle transforme l’homme en monument et le monument en intouchable, et c’est ainsi que l’antenne finit par servir de zone franche morale.
Dans ce paysage, la comparaison internationale n’a rien d’un détour exotique : elle permet de comprendre l’air du temps, cette atmosphère mondiale de l’impunité spectaculaire, où l’on peut traîner derrière soi des casseroles comme des chaînes de forçat, sans que cela empêche de parader. Donald Trump offre à cet égard un modèle presque chimiquement pur : un homme qui transforme chaque accusation en carburant, chaque scandale en trophée, chaque critique en preuve que le système le craint. Autour de lui, l’affaire Epstein, avec sa noirceur de cave luxueuse, ses réseaux tentaculaires, ses portes closes, ses puissants en smoking et ses silences soigneusement tarifés, plane comme un symbole moderne de l’entre-soi prédateur, ce monde où l’on ne tombe jamais tout à fait, parce que l’on est retenu par un filet invisible tissé de relations, de loyautés et de compromissions.
Il ne s’agit pas d’aligner mécaniquement des situations différentes, ni de distribuer des équivalences automatiques comme des tracts. Il s’agit de reconnaître un mécanisme identique, une structure commune, cette manière presque industrielle qu’ont certains systèmes de protéger leurs figures centrales, non parce qu’elles sont irréprochables, mais précisément parce qu’elles sont utiles. L’impunité, ici, n’est pas un accident : c’est une stratégie. Elle est la rémunération invisible de la puissance, la prime accordée à ceux qui savent faire du bruit, exciter la base, occuper l’espace, et transformer leur propre affaire en guerre de civilisation.
C’est à ce moment précis que la scène française devient franchement grotesque, non pas dans le sens léger du terme, mais dans cette acception lourde et inquiétante où le grotesque est une menace pour la raison. Car pendant que certains demeurent sur leur fauteuil médiatique malgré des affaires liées à la violence sexuelle, d’autres, eux, sont traînés devant ce que l’on pourrait appeler le tribunal des pensées, un tribunal sans juge, sans preuves, sans procédure, et pourtant terriblement efficace, parce qu’il ne cherche pas à établir des faits, mais à fabriquer des soupçons. Les journalistes Thomas Legrand et Patrick Cohen, figures du commentaire et du débat, ont ainsi été accusés de collusion idéologique, comme si l’exercice même de la parole critique était devenu une infraction, et comme si le journalisme devait être une neutralité morte, un corps sans âme, une prose sans nerfs.
Il est frappant, et même accablant, d’observer ce renversement total des priorités, ce basculement des valeurs où l’on finit par considérer qu’une opinion supposée est plus grave qu’un acte concret. D’un côté, on construit des procès publics contre des journalistes, sur la base de sous-entendus et d’intentions prêtées, en brandissant le mot « collusion » comme on brandit une torche dans une foule hystérisée, et en insinuant que la pensée, dès lors qu’elle penche, devient suspecte. De l’autre, on relativise des affaires sexuelles comme on relativise une tempête médiatique, en parlant de « polémique », de « controverse », de « moment difficile », comme si ce vocabulaire de communication suffisait à recouvrir les faits d’une couche de vernis.
Ce double standard n’est pas seulement choquant : il est obscène. Car il dit, avec une brutalité nue, ce que l’époque tolère et ce qu’elle traque. Elle traque l’esprit libre, parce qu’il dérange. Elle tolère le scandale, parce qu’il rapporte. Elle accuse les journalistes de pencher, mais elle ne s’émeut pas qu’un homme compromis demeure en position d’influence, car l’influence, précisément, est devenue un bouclier. À la fin, la société ressemble à un théâtre où l’on applaudirait les acteurs les plus toxiques sous prétexte qu’ils tiennent la scène, tandis que l’on siffle les régisseurs parce qu’ils auraient, paraît-il, une préférence politique.
Le plus inquiétant, au fond, n’est pas que cela arrive, car une démocratie n’est jamais à l’abri de ses propres dérives. Le plus inquiétant est que cela dure, que cela s’installe, que cela se répète au point de devenir un décor banal. Car c’est ainsi que les sociétés se décomposent : non pas dans un grand fracas, mais dans une lente accoutumance. La répétition du scandale agit comme un poison doux, une morphine collective qui endort l’indignation, épuise les consciences, finit par transformer l’inacceptable en bruit de fond. Quand tout est scandaleux, plus rien ne choque, et c’est précisément l’objectif de ceux qui profitent du désordre.
Il faut donc le dire avec clarté, sans euphémisme et sans tremblement : maintenir à l’antenne une figure marquée par des affaires sexuelles graves n’est pas un acte neutre, ce n’est pas un simple détail organisationnel, ce n’est pas une décision technique. C’est un geste politique au sens large, un choix qui engage, une signature morale apposée au bas d’un contrat tacite passé avec le public. Et de la même manière, fabriquer des tribunaux d’opinion pour intimider des journalistes n’est pas un débat démocratique : c’est une stratégie de pression, une tentative de museler la parole critique en la noyant sous la suspicion.
Ainsi l’antenne, aujourd’hui, semble fonctionner comme une zone franche, une enclave où les règles communes perdent leur force, un territoire d’exception dans lequel certains bénéficient d’une immunité comparable à celle que les puissants s’octroient dans la finance offshore. La morale s’arrête à la porte du studio, comme une pancarte qu’on aurait oubliée dehors, sous la pluie, pendant que l’on continue, dedans, à vendre des indignations en kit et des scandales recyclés.
Et puisqu’il faut conclure, concluons sans détour : une société qui absout les prédateurs tout en soupçonnant les journalistes est une société qui marche sur la tête, une société qui inverse ses priorités comme on renverse une table, et qui confond volontairement la cause et le symptôme. À force d’accorder aux puissants des passe-droits et aux critiques des procès, elle fabrique un monde instable, malsain, où l’on protège ceux qui détruisent et où l’on accuse ceux qui décrivent. Ce monde-là ne tient jamais longtemps : il craque, il s’effondre, il se paye. Et le jour où il se paye, il est toujours trop tard pour prétendre qu’on ne savait pas.

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