Je déteste Trump.
Je n’écris pas cela avec la froideur d’un analyste, ni avec l’excitation d’un polémiste. Je l’écris comme on avoue une blessure ancienne que l’on voulait dissimuler aux yeux de son entourage. Je l’écris comme on met enfin des mots sur une trahison. Car il ne s’agit pas seulement d’un désaccord politique. Il s’agit de la lente destruction d’un imaginaire, du saccage d’un mythe qui avait nourri l’enfant que j’étais et, au fond, une partie de l’Europe entière. : il s’agit d’un deuil.
Je déteste Trump parce qu’il n’a pas seulement abîmé son pays : il a abîmé ce que ce pays représentait. Son nom même, ironie tragique, signifie l’atout, la carte maîtresse, celle qui renverse la partie. L’Amérique pensait tenir, avec ce président réélu, un avantage décisif. Croyant sortir son joker, elle a jeté sur la table une carte censée gagner le pli, ignorant qu’elle avait tiré la pire carte du paquet. Une nation peut survivre à une mauvaise main, mais pas à un joueur qui refuse les règles du jeu.
Habillé comme l’as de pique, peroxydé comme une starlette en mal de contrat, Trump se croit l’atout alors qu’il n’est qu’une carte tapageuse, trop voyante, qui fait perdre la main, la manche et l’honneur du jeu. Sous sa conduite, la grande démocratie américaine ne joue plus au bridge des nations : elle tape du poing sur la table d’un tripot, renverse les jetons, accuse les autres de tricher et confond la brutalité avec le talent.
Je déteste Trump pour avoir brisé une promesse et profané une légende, associant son ridicule patronyme à une icône comme JFK. Comme un hussard, il a pris l’Amérique – cette idée plus vaste que la géographie – et il l’a transformée en caricature.
Car oui, j’ai aimé l’Amérique même si – comme bon nombre de Français de ma génération – j’ai été élevé dans le culte de De Gaulle. J’ai été un enfant européen qui regardait les États-Unis comme on regarde une nation à part, une sorte d’Himalaya inaccessible mais une Annapurna secrètement aimée. Pas un sommet moral, pas un sommet sans ombres, mais un sommet de puissance créatrice, de confiance en soi, d’audace, une terre de héros et de promesses – non une terre de marchands et de négociants.
Je voyais dans les États-Unis une nation qui proposait à l’enfant que j’étais des héros aussi enviables que ceux que me proposait Homère lors de mes lectures sous la couverture, lorsque la nuit était déjà bien avancée et qu’il convenait de ne pas réveiller mon frère cadet.
Je voyais ces jeunes hommes du Kentucky, du Texas, du Minesota, venus mourir sur les plages de Normandie pour nous libérer. Ce sacrifice-là, il n’est pas anodin. Il vous imprime quelque chose au cœur : l’idée qu’un pays peut se battre non seulement pour lui-même mais pour une idée plus grande, et que la liberté – même imparfaite – mérite qu’on la défende jusqu’au sang, mérite que l’on meure pour un pays qui n’est pas le sien, mérite que l’on meure pour des valeurs qui ne sont pas boursières.
Et puis il y avait l’autre miracle : la science, les prouesses technologiques et l’invention. L’Amérique était ce pays capable d’envoyer des hommes dans l’espace, d’arracher l’humanité à sa pesanteur, de la projeter plus loin que ses frontières.
Juillet 1969. Un homme pose le pied sur la Lune. À cet instant, une partie du monde cesse de respirer, l’autre pleure de joie, et tous les regards convergent vers ce sol poussiéreux où l’être humain vient d’écrire une phrase nouvelle. À cet instant, tous les Terriens sont américains, tous les Terriens sont avec Neil Armstrong. L’Amérique n’est plus un pays : elle devient l’humanité qui ose et je ne peux quitter les yeux de l’écran noir et blanc dans la touffeur d’un inoubliable été.
Mais l’Amérique, pour un Français, pour un Européen, n’a jamais été seulement une puissance militaire ou un miracle industriel. Elle a toujours été aussi – et peut-être surtout – une fabrique de rêves, un continent peuplé d’images et de mythologies.
Il y a le Far West, bien sûr. Les cow-boys. Le désert. Les canyons. L’horizon sans fin. Cette idée que l’on peut recommencer sa vie « ailleurs », qu’il suffit de partir pour se réinventer. En Europe, où chaque village est un palimpseste de siècles, où chaque pierre a un passé, l’Amérique apparaissait comme une promesse neuve : un monde où l’espace est une liberté.
Il y a les westerns, évidemment, regardés le dimanche après-midi, en noir et blanc, avec mon grand-père dont le chapeau ressemblait tant au Stanton de John Wayne. Monument Valley. Les chevauchées au soleil, les duels, les silences, la poussière. La figure du shérif debout face au chaos, du justicier solitaire, de l’homme ordinaire qui tient bon quand tout vacille. C’était simplifié, c’était parfois mensonger, mais c’était puissant : l’Amérique nous offrait une morale de cinéma, une vertu de récit, et l’idée que le courage n’est pas une posture mais une manière d’être.
Et puis il y a Hollywood. Cette usine à destins, cette fabrique de visages, qui a appris au monde entier à pleurer, à vibrer, à espérer. L’Amérique, c’était un écran, une salle obscure où l’on entrait pour oublier le réel, et où l’on ressortait avec la sensation d’avoir grandi, taraudé par la folie de vivre. Les États-Unis nous ont donné des icônes, des légendes, des histoires qui se gravaient dans nos vies plus fort que certains manuels d’histoire.
Même la musique venait de là comme une seconde respiration. Le jazz, le blues, le rock : une douleur transformée en beauté, une révolte devenue rythme. Louis Armstrong, Miles Davis, Dylan, Springsteen : l’Amérique était la jeunesse du monde qui se mettait à chanter. Elle était ce pays – à l’ouest d’Eden – capable d’inventer une esthétique à partir du combat, de créer du sublime avec du tragique.
Et comment oublier la route ? La religion américaine la plus universelle. Les diners, les motels, les néons, la Route 66. Cette idée qu’on peut rouler vers l’ouest comme on roule vers une promesse. Que l’horizon n’est pas seulement un paysage : c’est une façon de vivre.
Voilà ce qu’était le mythe américain : un mélange de sacrifice, d’audace et de cinéma, de science et de chansons, de liberté et d’histoires racontées au monde entier.
Et puis il y eut Barack Obama.
Il faut se souvenir de ce que cela représentait, en Europe, en France. Il n’était pas seulement un président : il était une respiration. Il donnait à l’Amérique un visage fréquentable, un langage compréhensible, une allure élégante. Quand Obama parlait, on pouvait à nouveau croire que la puissance n’était pas forcément brutale, que la force pouvait s’accompagner d’une certaine idée de la dignité et s’imprégnait de valeurs que nous avions en partage.
Même ceux qui critiquaient les États-Unis se surprenaient à sourire. Eh oui, même les maladresses européennes devenaient attendrissantes : ce « Yes we can » transformé en « yes week-end », comme si une phrase avait suffi à rendre le monde moins lourd.
Obama a été, pour beaucoup d’entre nous, la dernière fois où l’on a pensé que l’Amérique pouvait redevenir un phare, un modèle, un pays capable d’inspirer plutôt que d’écraser.
Puis la partie a basculé et la trompette a retenti, mais pas celle du jazz, pas celle qui élève. Une trompette d’alarme, sèche, stridente, permanente. Avec Trump, la parole politique cesse d’être un langage : elle devient un clairon. On ne gouverne plus, on claironne ; on n’argumente plus, on assourdit. Chaque phrase est un coup de cuivre destiné non à convaincre, mais à exciter la foule, le bruit et la fureur remplacent le sens. Trump venait d’entrer à la Maison-Blanche, érigeant la brutalité et la vulgarité en système.
Avec lui, l’Amérique cesse d’être une démocratie imparfaite : elle devient une foire d’empoigne, un décor de télé-réalité où l’insulte remplace l’argument, où la violence verbale devient une performance, où le mensonge s’affiche comme une stratégie. Trump ne gouverne pas : il empoisonne, il ne dirige pas : il clive ; il ne tente pas d’éteindre les feux qu’allument ses aficionados et ses sicaires, il souffle sur les braises.
Trump, c’est l’homme qui se prétend shérif – sous ses ridicules et triviales casquettes, loin de la fière allure des chapeaux de John Wayne – mais parle comme un chef de bande, se drapant dans la bannière étoilée comme un prophète. Trump, c’est l’homme qui transforme la politique en rancune, qui fait de la peur un programme et qui traite la vérité comme un accessoire et la démocratie comme un ring.
Et ce qui révolte le plus, ce n’est pas seulement ce qu’il est : c’est ce qu’il autorise. Il a ouvert une digue. Et derrière la digue, ce n’est pas une « opinion différente » qui s’engouffre : c’est la laideur, la morgue, la haine décomplexée, la brutalité sauvage et parfois gratuite, revendiquée comme une vertu. Avec lui, le débat devient un lynchage, la nuance devient suspecte et l’intelligence devient une provocation.
Mais ma haine n’est pas abstraite. Elle est politique, certes, mais elle est aussi sentimentale.
Car Trump n’a pas seulement trahi son pays : il a trahi ses alliés. Il a transformé la table des partenaires en table de poker nerveuse. Les alliances deviennent des jetons. L’OTAN n’est plus une communauté stratégique, mais une mise qu’on juge trop élevée. A chaque tour, il menace de quitter la table, persuadé que le monde tremble à l’idée qu’il emporte ses cartes. Mais un partenaire qui brandit sans cesse la sortie ne fait pas monter l’enjeu : il casse la partie.
L’Europe découvre, à ses dépens, qu’elle n’était pas un partenaire, mais une carte utilitaire – une carte qu’on joue quand elle rapporte, qu’on jette quand elle encombre. Or les alliances historiques ne sont pas des cartes à usage unique : elles sont la mémoire même du jeu. En traitant l’amitié comme un simple atout temporaire, Trump montre qu’il ne comprend pas la différence entre gagner un coup et préserver la partie
Comment ne pas avoir la nausée à la vue d’un tel spectacle et d’un si pitoyable joueur ? On ne déteste pas un ennemi comme on déteste un ami devenu traître. La trahison fait plus mal que l’hostilité car elle laisse un goût de cendre.
Ce que Trump a infligé à l’Europe, ce n’est pas seulement de l’arrogance : c’est une mise en scène de la rupture. Il a fait comprendre au monde que les alliances n’étaient plus des liens mais des contrats révocables, et que l’amitié internationale pouvait être jetée à la poubelle dès qu’elle n’était plus rentable.
Je déteste Trump, enfin, parce qu’il a tué quelque chose de plus grand que lui : il a abîmé l’idée même d’Amérique. Il a transformé un pays qui, malgré ses fautes, conservait une part de grandeur symbolique, en spectacle permanent. Il a remplacé la Statue de la Liberté par une caricature d’elle-même, il en a fait un vigile de discothèque ou de Speak Easy. Il a vulgarisé le rêve et il a transformé l’étoile en néon, plaquant sa morgue, ses goûts douteux de nouveau riche et son or 24 carats sur la moindre robinetterie.
Le plus tragique, dans cette histoire, c’est que Trump n’a pas seulement profané l’Amérique : il a contaminé l’air du temps. Il a imposé une manière d’être au monde où l’on méprise la culture, où l’on ridiculise l’intelligence, où l’on applaudit la brutalité. Il a fait croire qu’il suffisait d’être cynique pour être lucide, violent pour être fort, vulgaire pour être vrai.
Trump n’a pas brisé seulement un protocole. Il a brisé une confiance. Il a brisé un récit. Il s’est emparé d’un rêve d’enfant et l’a froissé entre ses gros doigts courtauds. Et c’est pour cela que je le déteste. Pas comme on déteste un adversaire politique. Mais comme on déteste celui qui a sali un drapeau qui, jadis, faisait battre le cœur.
Parce que l’Amérique, autrefois, était un phare. Et qu’avec Trump, elle ressemble surtout à un projecteur braqué sur sa propre personne, et – je l’espère de tout cœur – sur sa propre et prochaine chute.
L’Amérique qui faisait rêver le petit Européen que j’étais envoyait des hommes sur la Lune. L’Amérique de Trump envoie des tweets sur elle-même, comme Narcisse au bord d’un miroir, persuadé que le monde entier doit s’extasier devant ses reflets.
Voilà pourquoi je le déteste : il n’a pas seulement abîmé l’Amérique, il l’a ridiculisée. Et le pire, c’est que pendant que le monde brûle, lui vend des casquettes rouges, – rouge comme la honte qui ne pourprera jamais ses bajoues – réservant l’érubescence aux Européens.
Je déteste Trump parce qu’il m’a fait comprendre, trop brutalement, que même les mythes peuvent mourir et que rien n’est éternel, pas même une légende. Que les rêves collectifs, ceux qui transcendent les frontières et les générations, peuvent être fracturés par un homme sans grandeur.
Je ne déteste pas l’Amérique. Je déteste ce que Trump en a fait.
Je déteste que son soi-disant « atout » se soit révélé être son pire handicap, que sa voix ressemble à une trompette d’alarme permanente et que sa puissance se comporte comme une trompe qui écrase et qui trompe.
Je déteste l’humiliation d’un pays qui, malgré ses fautes, portait encore une promesse d’avenir. Je déteste l’abîme qu’il a creusé entre les peuples, comme si l’histoire devait être une guerre permanente et non un effort commun.
Et pourtant, au fond, ma haine dit aussi l’inverse : si je souffre autant, c’est que j’ai aimé. Et si je déteste autant, c’est que je continue, malgré tout, à croire qu’une grande nation ne se définit pas par son vacarme, mais par sa capacité à redevenir digne. Et peut-être qu’un jour, l’Amérique reposera sur la table une autre carte – non pas celle qui crie le plus fort, mais celle qui élève le jeu. Car une partie peut être perdue mais un grand pays ne devrait jamais accepter de devenir la pire carte de son propre jeu.
On peut tricher avec les mots. On peut tromper un temps les foules. On peut même se convaincre qu’en criant plus fort on change la valeur des cartes. Mais on ne truque pas indéfiniment le réel. On ne gagne pas contre la gravité, ni contre l’histoire, ni contre les faits. Les lois du monde, comme celles du jeu, finissent toujours par se rappeler aux joueurs.
L’Amérique que j’aimais regardait le ciel et envoyait des hommes sur la Lune. Elle acceptait la difficulté du réel pour le dépasser. Celle de Trump regarde la table, accuse les autres, et prétend que la partie est gagnée parce qu’il l’a proclamé.
Et si je déteste Trump, c’est peut-être parce que je continue, malgré tout, à espérer que l’Amérique redeviendra un jour autre chose qu’un bluff trop bruyant – qu’elle redeviendra une main solide, capable non d’écraser le jeu, mais de l’élever.
Alors il est temps que l’Europe cesse d’être une spectatrice, un joueur passif qui se laisse impressionner par le bluff. Qu’elle cesse d’attendre des États-Unis le récit, la morale, la direction, la boussole. Il est temps que nous sortions de cette dépendance affective à un « grand frère » mythifié. Le 21ème siècle ne sera pas sauvé par des slogans, ni par des cow-boys en costume, cravatés de rouge et sous casquette MAGA, ni par des businessmen en colère. Il sera sauvé – ou perdu – par notre capacité à défendre ici, chez nous, ce que Trump piétine : la vérité, la nuance, la dignité, l’État de droit, les valeurs humanistes et cette idée simple mais révolutionnaire que la démocratie n’est pas un spectacle : c’est une responsabilité.
MAGA : Make America Go Away

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