Chère Sarah,
Il est des voix qui traversent l’Atlantique avec la légèreté d’une plume et la gravité d’un décret. La vôtre appartient manifestement à cette catégorie singulière qui admoneste les nations depuis la hauteur confortable des certitudes. Depuis Washington, vous scrutez nos fièvres françaises, commentez nos fractures, soupesez nos drames, diagnostiquez nos démons, puis concluez, d’un trait ferme, à la montée d’un « extrémisme violent de gauche ». La France, voyez-vous, serait sommée de méditer sous votre regard vigilant. Permettez qu’un citoyen de ce vieux pays, parfois frondeur mais jaloux de sa souveraineté, vous adresse quelques lignes.
Permettez-moi, tout d’abord, de saluer votre remarquable capacité à commenter la vie politique française avec la même finesse que l’on distribue des flyers sur Times Square. J’ai lu avec une attention… amusée vos déclarations après la mort tragique de Quentin Deranque à Lyon. Quelle audace que de pointer du doigt la violence politique chez nous, tandis que votre propre pays demeure si délicatement célèbre pour ses zones d’ombre.
La morale, lorsqu’elle voyage, devrait se munir d’un passeport, pour le moins diplomatique : celui de la cohérence. Comment recevoir sans un sourire crispé ces leçons venues d’une puissance qui, au gré des vents politiques, s’autorise ce qu’elle réprouve chez autrui ? Les États-Unis dénoncent la violence idéologique au loin, mais tolèrent chez eux que la brutalité policière alimente régulièrement les chroniques funèbres. Ils invoquent le droit, mais s’en affranchissent lorsque l’urgence stratégique ou l’opportunité politique l’exige.
Vous condamnez la violence avec emphase, dans une verve et un verbe trumpiens. Mais comment ne pas relever qu’au même moment votre gouvernement se permet des initiatives dont la légalité internationale demeure pour le moins… élastique ? Sans mandat des Nations unies, sans consultation claire du Congrès, des opérations militaires unilatérales se déploient ; des navires sont torpillés dans le golfe du Mexique ; des dizaines d’hommes, désignés comme « trafiquants » par la seule autorité qui frappe, disparaissent dans l’écume. L’argument de la lutte contre le crime devient alors une justification commode pour contourner ce qui devrait précisément fonder la légitimité : la loi.
Comment ne pas évoquer également ces citoyens américains tombés sous les balles de forces fédérales ou locales dans des circonstances qui, ailleurs, auraient déclenché des tempêtes diplomatiques ? Comment ignorer ces affaires où des agents d’ICE ont abattu des individus comme Good et Pretti, pendant que certains responsables politiques trouvaient davantage de mots pour justifier que pour condamner ? La nation qui s’érige si promptement en sentinelle de la morale universelle montre parfois une gestion de la violence interne qui ferait rougir une tragédie shakespearienne… ou une casquette MAGA.
Peut-être votre manuel diplomatique recommande-t-il de pointer la gauche française dès que des militants s’échauffent dans une rue lyonnaise. Mais votre méconnaissance de l’histoire contemporaine n’a d’égale que cette de votre « boss ». En France, les faits – têtus comme des pierres – rappellent que la violence politique meurtrière émane bien plus souvent de l’extrême droite. Travestir cette réalité statistique serait intellectuellement malhonnête. Les morts, les attentats, les attaques ciblées ne relèvent pas d’un équilibre symétrique. Entre la destruction matérielle et la violence meurtrière, entre la casse et le sang, entre un abribus vandalisé et un cercueil pleuré, il existe une différence que la rhétorique ne devrait pas dissoudre.
Vos déclarations, reprises avec empressement par certains relais, donnent pourtant l’impression d’une hiérarchie biaisée des menaces, comme si l’obsession idéologique l’emportait sur l’analyse rigoureuse. Condamner la violence est nécessaire ; instrumentaliser la tragédie l’est beaucoup moins. Et puis, chère Sarah, avouons-le : l’idée d’un Trumpistan diplomatique dénonçant la menace de la gauche radicale en Europe, alors que chez vous la polarisation politique peut finir dans le hall d’un Capitole, possède une saveur délicieusement ironique.
Ce qui surprend n’est pas que les États-Unis expriment une inquiétude, mais qu’ils le fassent avec cette tonalité professorale, ce ton d’institutrice mondiale distribuant bons et mauvais points, tandis que leur propre cahier demeure raturé de contradictions. A force de vouloir éclairer la planète, Washington oublie parfois d’allumer la lampe dans sa propre maison.
La France n’a pas besoin d’un tuteur. Elle débattra de ses violences, jugera ses criminels, affrontera ses extrêmes – non par orgueil, mais par principe. La liberté d’expression et l’exigence d’un débat authentique ne sont pas des marques déposées aux États-Unis ; elles constituent le tissu vivant de notre démocratie, la patrie des droits de l’homme – que votre pays bafoue si souvent – et la mère de votre Constitution que votre Président ridiculise trop souvent.
Si votre intention était d’offrir une leçon à notre pays, permettez-moi une suggestion amicale : commencez par examiner vos propres incohérences avant de brandir des pancartes moralisatrices à l’étranger. La crédibilité ne se proclame pas, elle se construit. Elle ne naît pas de la puissance, mais de l’exemple, lequel ne souffre ni accommodements ni angles morts.
Recevez, chère Sarah, l’expression d’une franchise que nous cultivons comme un art national, parfois rugueux, toujours sincère.
Un citoyen français qui préfère la souveraineté aux sermons.

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