Il arrive que la République, lorsqu’elle se contemple trop longtemps, ne reconnaisse plus ce qu’elle est censée incarner. Ce matin-là, dans une salle d’audience ordinaire, elle s’est retrouvée face à son reflet le plus dérangeant, lorsque neuf CRS ont comparu devant la justice pour des violences commises contre des gilets jaunes sept ans plus tôt. Sept années se sont écoulées, ce qui correspond moins à un délai judiciaire raisonnable qu’au temps nécessaire à l’État pour espérer que ses excès se dissolvent d’eux-mêmes dans l’oubli, lorsque la prescription morale ne suffit pas à les absoudre.
La scène possède une force politique singulière. Les prévenus arrivent en uniforme, comme on se rend à un contrôle d’identité avec la certitude de ne pas être inquiété, comme on entre dans un espace familier dont on connaît les codes et les issues. Leur tenue ne sert pas seulement à rappeler une fonction, elle réaffirme une hiérarchie implicite, elle signifie que l’autorité précède toujours l’examen des faits. Pourtant, le tribunal, ce lieu où la violence n’est plus un argument recevable, leur intime l’ordre de sortir et de se changer. Dans ce geste apparemment procédural, la République demande à sa police de redevenir civile avant de la juger, comme si elle reconnaissait soudain que l’uniforme pèse trop lourd pour permettre un procès équitable.
Ce moment de flottement révèle une vérité que le pouvoir se garde bien de formuler. L’uniforme n’est pas un simple vêtement professionnel, il fonctionne comme une présomption d’innocence cousue d’avance, comme un certificat tacite de légitimité qui transforme la force en nécessité et la violence en maintien de l’ordre. Lorsqu’il est porté, il ne protège pas seulement celui qui l’endosse, il protège tout un système de justification politique. Le contraindre à disparaître de la salle d’audience revient à admettre que le costume fait encore trop souvent l’autorité, et que l’autorité, en retour, s’y réfugie.
Les vidéos projetées à l’audience, elles, n’ont pas changé d’apparence ni de signification avec le temps. Elles montrent une violence répétée, organisée, méthodique, qui ne relève ni de l’emportement ni de l’erreur individuelle. Ce qui s’y déploie ressemble à une procédure appliquée avec rigueur, à une brutalité administrative presque industrielle, où les gestes sont précis, les corps neutralisés, et la dignité reléguée au rang de variable négligeable. En les regardant aujourd’hui, il devient difficile de ne pas penser aux images venues d’ailleurs, notamment à celles des opérations de l’Immigration and Customs Enforcement aux États-Unis, où la même froideur bureaucratique s’exerce au nom de l’ordre et de la loi. La mondialisation ne se contente pas d’harmoniser les marchés, elle standardise aussi les techniques de répression dans les démocraties fatiguées.
En France, pourtant, on continue de présenter le maintien de l’ordre comme une exception vertueuse, comme un modèle équilibré et rationnel. Il l’est sans doute, mais précisément parce qu’il est exportable, reproductible et compatible avec toutes les formes de pouvoir qui redoutent la contestation populaire. La différence, dans ce procès, tient moins aux pratiques qu’au décor, puisque les prévenus parlent français, connaissent les couloirs institutionnels et savent que l’État juge rarement sans se ménager.
Car ce qui se joue ici dépasse largement le cas de neuf fonctionnaires. Ce procès met en lumière une doctrine politique qui, depuis des années, a confondu autorité et brutalité, ordre et obéissance, République et réflexe sécuritaire. A force de marteler que les manifestants constituaient une menace intérieure, à force de désigner la rue comme un espace hostile, le pouvoir a créé les conditions dans lesquelles certains agents ont fini par traiter des citoyens comme des adversaires à neutraliser. La violence n’est pas née d’un dérapage, elle a été rendue possible par un discours, encouragée par des consignes implicites et couverte par une chaîne hiérarchique soucieuse de préserver sa cohérence plus que la loi.
Ce procès dérange parce qu’il fissure un mensonge d’État patiemment entretenu. On a prétendu que la violence venait toujours d’en bas, que les forces de l’ordre ne faisaient que répondre à une menace diffuse et permanente. On a félicité, décoré, protégé, avant de refermer les dossiers dans les tiroirs de la raison d’État. Lorsque la justice rouvre aujourd’hui l’un de ces tiroirs, elle y trouve non pas des abstractions, mais des traces bien concrètes de coups portés, de corps brisés et de vies durablement abîmées.
Le plus ironique, et sans doute le plus obscène, n’est pas que des policiers soient jugés, mais que l’on fasse mine de découvrir les conséquences d’une politique assumée. On demande aujourd’hui aux CRS d’enlever leur uniforme, comme si ce geste suffisait à rétablir une neutralité perdue. En revanche, on ne demande toujours pas au pouvoir politique de retirer le sien, celui de l’impunité, du cynisme et de la mémoire sélective, qui lui permet de feindre l’étonnement face à une violence qu’il a longtemps justifiée.
La République aime se dire ferme lorsqu’elle parle d’ordre et d’autorité, mais elle se montre souvent lâche lorsqu’il s’agit de se juger elle-même. Ce procès n’effacera ni les yeux crevés ni les corps mutilés, et il ne réparera pas les fractures démocratiques laissées par des années de répression banalisée. Il pose cependant une question que le pouvoir fuit depuis trop longtemps, une question qui ne disparaît pas en quittant la salle d’audience et qui ne se résout pas en changeant de tenue. Il s’agit de savoir qui commande réellement lorsque la police frappe, si c’est la loi dans toute sa rigueur, ou la peur permanente du pouvoir de perdre la rue et, avec elle, le contrôle du récit national.

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