Hommage à un homme d’Etat

Il est des hommes politiques dont la trajectoire ne se comprend qu’avec le recul. Lionel Jospin est de ceux-là.

A l’heure où l’on confond souvent agitation et action, communication et décision, il n’est pas inutile de se souvenir de ce que fut son passage à la tête du gouvernement, entre 1997 et 2002. Car enfin, que reste-t-il de ces années ?

Un pays en croissance. Un chômage en baisse significative. Des comptes publics assainis au point de permettre à la France de respecter ses engagements européens. Une dette maîtrisée, un déficit contenu – ce qui, au regard des dérives contemporaines, relève presque aujourd’hui de la fiction politique.

Mais au-delà des chiffres, il y eut des réformes. Les 35 heures, souvent caricaturées, ont profondément transformé le rapport au travail. La couverture maladie universelle a étendu l’accès aux soins. Le PACS a ouvert une voie nouvelle en matière de reconnaissance des couples. Autant de décisions qui, qu’on les approuve ou non, ont contribué à faire évoluer la société française.

Il y avait chez Lionel Jospin une certaine idée de la gauche : réformatrice sans être brutale, sociale sans être démagogique, européenne sans être naïve. Une gauche qui gouvernait.

Et pourtant, en 2002, cette trajectoire s’interrompt brutalement. Eliminé dès le premier tour de l’élection présidentielle, Lionel Jospin annonce le soir même son retrait de la vie politique.

Le choc fut immense. Mais l’explication, elle, est moins mystérieuse qu’il n’y paraît. Car cette défaite ne fut pas seulement celle d’un homme. Elle fut celle d’un camp. Une gauche dispersée, fragmentée, émiettée entre candidatures concurrentes, incapables de se rassembler au moment décisif. La multiplication des offres politiques – parmi lesquelles celle de Christiane Taubira – a contribué à diviser un électorat déjà hésitant.

Le résultat est connu : une qualification manquée de quelques centaines de milliers de voix, et un second tour privé de la gauche gouvernementale. Depuis, les leçons ont été tirées… ou du moins commentées.

Mais il est toujours frappant de constater que ceux qui participèrent, directement ou indirectement, à cette dispersion, se montrent parfois discrets lorsqu’il s’agit de rendre hommage à celui qui en fut la principale victime politique. Comme si l’histoire, avec le temps, devenait plus confortable à oublier qu’à assumer.

Reste alors l’essentiel.

Lionel Jospin appartient à une génération pour laquelle l’exercice du pouvoir impliquait une forme de rigueur, presque de retenue. On pouvait contester ses choix, débattre de ses réformes, critiquer son style. Mais il y avait une cohérence. Une ligne. Une responsabilité. Et, fait plus rare encore, une conséquence.

En se retirant après sa défaite, il posait un acte devenu presque inconcevable aujourd’hui : celui de considérer que l’échec engage. Il n’a pas cherché à revenir. Il n’a pas réécrit l’histoire. Il est parti.

Ce geste, à lui seul, dit peut-être autant que son bilan. Car dans une époque où la politique semble parfois se réduire à une présence continue, à une parole sans fin, à une capacité à durer plus qu’à agir, il rappelle qu’il fut un temps où gouverner impliquait aussi de savoir s’effacer.

On peut discuter l’homme. On peut nuancer son action. Mais il est difficile de nier qu’il incarna, à un moment donné, une forme de sérieux et d’exigence dont la vie publique contemporaine ne déborde pas.

Et c’est peut-être cela, au fond, qui mérite aujourd’hui d’être salué. Non pas la nostalgie d’un âge d’or – qui n’a jamais existé – mais le souvenir d’un moment où la politique, parfois, ressemblait encore à une responsabilité.


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