Il fut un temps où les contre-pouvoirs servaient à contrôler le pouvoir. Cette époque semble s’éloigner, remplacée par une mécanique bien plus fluide : celle d’une élite qui circule, se recase et se valide elle-même.
Prenons Amélie de Montchalin. Hier encore ministre du Budget, elle devient première présidente de la Cour des comptes. Autrement dit, celle qui a construit les comptes de la nation se retrouve aujourd’hui chargée de les auditer. Le contrôleur et le contrôlé fusionnent en une seule personne, l’élève et le professeur font cause commune. Sur le papier, tout est légal. Dans l’esprit, tout devient trouble.
À Versailles, la scène frôle le théâtre de boulevard. Rachida Dati quitte le gouvernement pour se lancer dans la bataille municipale parisienne. Elle perd. Elle perd son ministère, elle perd l’élection. Et pourtant, dans cette République décidément généreuse avec les siens, elle ne perd pas tout : la voilà propulsée à la tête du Château de Versailles. Comme un lot de consolation à la hauteur du prestige du lieu. Le suffrage universel sanctionne, le pouvoir exécutif compense.
Dans le même temps, à la Banque de France, François Villeroy de Galhau annonce son départ anticipé. Officiellement, une décision personnelle. Officieusement, un calendrier qui tombe à point nommé. Ce départ ouvre à Emmanuel Macron la possibilité de nommer un successeur avant la fin de son mandat. Une nomination stratégique, pour un poste censé incarner la stabilité et l’indépendance dans la durée.
Pris séparément, chacun de ces mouvements peut se justifier. Les règles sont respectées, les procédures suivies, les décrets signés. Rien d’illégal. Rien, en apparence, qui dépasse.
Mais mis bout à bout, le tableau devient limpide.
Ce n’est plus une série de décisions. C’est une logique d’ensemble. Une circulation fermée du pouvoir, où les mêmes profils passent d’un poste à l’autre, du politique au contrôle, de l’échec électoral à la récompense institutionnelle, du gouvernement à l’arbitrage.
Les contre-pouvoirs ne disparaissent pas. Ils changent de nature. Ils deviennent poreux. Ils cessent d’être extérieurs pour devenir internes. On ne contrôle plus le pouvoir : on le prolonge.
Ce n’est pas du copinage au sens trivial. C’est mieux organisé que cela. C’est une forme de continuité sociale et politique, un entre-soi structuré où la confiance remplace la distance, où la loyauté prend le pas sur l’indépendance.
Et c’est là que réside le véritable problème.
Car une démocratie ne repose pas uniquement sur des règles. Elle repose sur une exigence : que ceux qui contrôlent ne soient pas les mêmes que ceux qui décident. Lorsque cette frontière s’efface, il ne reste plus qu’un système parfaitement légal… mais de moins en moins crédible.
La République n’est pas encore confisquée. Mais elle commence, doucement, à tourner en vase clos.


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