Persépolis ou la nouvelle logique du monde à l’envers
Il fut un temps, qui n’est pas si éloigné que cela dans notre mémoire collective, où la gauche française se faisait un devoir presque sacré de défendre les dissidents, les écrivains persécutés et les artistes qui avaient eu l’audace de dénoncer les tyrannies politiques et religieuses. Elle se mobilisait avec ardeur pour les prisonniers de conscience, elle signait des pétitions pour les intellectuels soviétiques emprisonnés, et elle saluait avec admiration ceux qui, au prix de leur liberté ou de leur exil, avaient osé témoigner contre les régimes oppressifs.
C’est dans cette tradition que l’on aurait naturellement inscrit l’œuvre de Marjane Satrapi, dont le film Persépolis raconte avec force et sensibilité l’enfance d’une jeune fille iranienne confrontée à l’instauration du régime des mollahs après la révolution islamique de 1979. Le récit évoque l’imposition du voile obligatoire, la surveillance morale exercée par la police religieuse, l’étouffement progressif des libertés individuelles et la transformation d’une révolution politique en théocratie autoritaire. Autrement dit, il décrit précisément ce que les consciences humanistes avaient autrefois vocation à dénoncer sans hésitation.
Or il se trouve qu’en ce début de 21ème siècle, le spectacle auquel nous assistons relève d’un étrange renversement intellectuel qui confine parfois à l’absurde. Près de vingt ans après la sortie du film, une partie de la gauche militante découvre soudain que Persépolis serait une œuvre problématique, et que son autrice pourrait être soupçonnée de nourrir une forme d’islamophobie. L’accusation peut surprendre, puisqu’il s’agit précisément d’un témoignage autobiographique relatant la manière dont un régime politique fondé sur une interprétation autoritaire de la religion a bouleversé la vie d’une société entière.
Cependant la logique qui préside à cette accusation mérite d’être examinée, car elle révèle une évolution plus profonde du paysage intellectuel contemporain. Dans cette nouvelle grille de lecture, dénoncer une théocratie islamiste pourrait être interprété comme une stigmatisation de l’islam lui-même, et le simple fait de représenter un régime religieux comme oppressif deviendrait susceptible d’être assimilé à une forme de discrimination culturelle.
Une telle logique conduit évidemment à des conclusions paradoxales. Si toute critique d’un pouvoir religieux est assimilée à une attaque contre une communauté de croyants, il faudrait alors condamner une large partie de la tradition critique occidentale, depuis les philosophes des Lumières jusqu’aux écrivains qui ont combattu l’obscurantisme sous toutes ses formes. Il deviendrait en effet difficile de distinguer la critique d’une idéologie politique de l’hostilité envers ceux qui la professent.
Ce renversement n’est pas seulement un malentendu ponctuel, mais plutôt le symptôme d’une transformation idéologique plus large qui traverse aujourd’hui une partie de la gauche occidentale. Sous l’influence de théories importées des universités américaines, certains courants militants ont adopté une vision du monde structurée autour des notions de domination, d’intersectionnalité et de rapports de pouvoir entre groupes sociaux. Dans ce cadre théorique, les individus et les sociétés sont analysés non plus principalement à travers leurs institutions politiques ou leurs valeurs universelles, mais à travers leur position supposée dans une hiérarchie globale des oppressions.
Les conséquences intellectuelles d’une telle grille de lecture peuvent parfois être déconcertantes. Un régime théocratique qui impose le voile, réprime les opposants et enferme les dissidents peut soudain apparaître, dans certaines analyses militantes, comme l’expression d’un monde non occidental qu’il serait suspect de critiquer avec trop d’insistance. Inversement, une femme iranienne qui raconte son expérience personnelle de la dictature religieuse peut être soupçonnée de conforter un regard occidental jugé hostile au monde musulman.
On assiste alors à une situation qui relève presque de la comédie intellectuelle : une autrice qui a vécu la révolution islamique et ses conséquences se voit expliquer par des commentateurs occidentaux la manière dont elle devrait raconter son propre passé. Autrement dit, le témoignage vécu devient suspect précisément parce qu’il contredit certaines catégories idéologiques préétablies.
Il ne s’agit évidemment pas de nier que toute œuvre artistique puisse faire l’objet de critiques ou de débats, ce qui constitue d’ailleurs le fonctionnement normal d’une société démocratique. Ce qui frappe davantage dans cette polémique, c’est l’étrange inversion des réflexes intellectuels qui s’y manifeste. La gauche qui se voulait autrefois la protectrice des dissidents semble désormais parfois hésiter à soutenir ceux dont le témoignage risque de troubler certaines lectures idéologiques du monde.
Dans ce contexte, le cas de Persépolis apparaît presque comme un symbole des contradictions contemporaines. Une œuvre qui racontait la naissance d’un régime autoritaire et la confiscation des libertés individuelles se trouve accusée de produire une représentation injuste de la religion qui a précisément servi de fondement à ce pouvoir politique.
Il est difficile de ne pas voir dans cette situation une forme de paradoxe historique. Une tradition politique qui s’était construite autour de la défense de la liberté de conscience et de la critique des pouvoirs religieux se retrouve parfois à considérer avec méfiance ceux qui témoignent de l’oppression exercée par ces mêmes pouvoirs.
Ce phénomène, que certains commentateurs désignent sous le terme de « wokisme », se caractérise souvent par la tendance à faire prévaloir un cadre théorique sur l’examen concret des situations historiques. Lorsque la réalité ne correspond pas entièrement au modèle interprétatif, la tentation apparaît alors de réinterpréter les faits ou de suspecter ceux qui les décrivent.
C’est ainsi que l’on en vient à assister à ce spectacle singulier : un film qui dénonçait l’oppression religieuse est accusé d’être oppressif, et le récit d’une dissidence devient suspect parce qu’il ne correspond pas parfaitement aux catégories idéologiques en vogue.
Il serait tentant d’y voir simplement une polémique passagère, comme les réseaux sociaux savent en produire régulièrement. Pourtant cette affaire révèle peut-être quelque chose de plus profond, à savoir la difficulté croissante qu’éprouvent certaines traditions politiques à concilier l’universalisme humaniste dont elles se réclamaient autrefois avec de nouvelles grilles d’analyse identitaires.
Dans cette étrange configuration intellectuelle, il arrive ainsi que la critique d’une dictature religieuse soit perçue comme plus problématique que la dictature elle-même.
Ce qui, à bien y réfléchir, constitue sans doute l’une des définitions les plus parfaites de ce que l’on pourrait appeler, avec un certain sens de l’ironie, le monde à l’envers.

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