Eloge mélancolique du journal qui salissait les doigts mais purifiait l’esprit.

Eloge mélancolique du journal qui salissait les doigts

Il fut un temps – que les moins pressés ont connu – où l’information ne surgissait pas dans nos vies comme une alerte hystérique, mais s’installait avec lenteur, presque avec pudeur, au détour d’un kiosque, d’un pliage soigné, d’une page que l’on tournait avec ce léger froissement qui tenait lieu de préambule à la réflexion.

Au début du 20ème siècle, dans une France qui comptait à peine quarante millions d’habitants, dix millions de lecteurs ouvraient chaque jour leur journal, ce qui signifie, si l’on ose une hypothèse audacieuse, que l’on lisait alors davantage que l’on ne commentait, que l’on s’informait avant de s’indigner, et que l’on prenait le temps – luxe devenu suspect – de comprendre ce qui, aujourd’hui, se contente de défiler.

Le journal papier avait cette vertu cardinale qu’aucune innovation technologique n’a su reproduire : il obligeait à attendre.

Entre deux éditions, le monde continuait certes de tourner, mais il n’était pas immédiatement livré à la consommation intellectuelle, ce qui laissait à chacun le loisir d’imaginer, de supposer, d’anticiper, voire, dans des moments d’audace extrême, de réfléchir aux conséquences d’un événement avant même qu’un « expert »  autoproclamé ne vienne lui en fournir la version prête à l’emploi.

On lisait une information, puis on y revenait, on la confrontait à d’autres, on en discutait, parfois même on la contestait, mais toujours après l’avoir comprise, ce qui, à bien y regarder, constitue une pratique aujourd’hui presque subversive.

Le papier, de surcroît, opposait une résistance matérielle à l’oubli : il fallait le plier, le conserver, parfois le découper, et l’information, loin de se dissoudre dans un flux continu, s’inscrivait dans une forme de durée, ce qui lui conférait une gravité que la volatilité numérique peine à égaler.

Aujourd’hui, l’information s’est affranchie de ces contraintes inutiles, et c’est sans doute là son plus grand triomphe. Le citoyen moderne, libéré de la tyrannie du délai, peut désormais suivre en temps réel ce qui se passe à l’autre bout du monde, commenter à chaud des événements qu’il découvre en même temps que ceux qui les vivent, et se forger une opinion en quelques secondes, ce qui représente un gain de temps considérable, même si l’on peine encore à déterminer à quoi ce temps ainsi économisé est réellement consacré.

Les réseaux sociaux, dans leur générosité inépuisable, offrent en outre une diversité de points de vue qui a ceci de remarquable qu’elle met sur un pied d’égalité l’analyse la plus rigoureuse et l’approximation la plus inventive, permettant ainsi à chacun de choisir non pas ce qui est vrai, mais ce qui lui convient le mieux, démarche infiniment plus confortable que la recherche parfois ingrate de la vérité.

Quant à la presse numérisée, elle s’efforce courageusement de maintenir une illusion de continuité avec le monde ancien, tout en s’adaptant aux exigences du nouveau, ce qui la conduit à produire une information à la fois instantanée et éphémère, abondante et fugace, sérieuse dans l’intention et souvent noyée dans le flux.

Il ne s’agit pas, bien entendu, de céder à une nostalgie facile, car le progrès a ses vertus, et nul ne songerait sérieusement à renoncer au confort de l’instantanéité, à cette capacité presque divine de savoir immédiatement ce qui se passe partout, tout le temps, sans jamais avoir à attendre ni, surtout, à douter.

Mais il est permis de se demander, sans excès de mélancolie, si, en gagnant la vitesse, nous n’avons pas perdu autre chose, quelque chose de moins spectaculaire mais peut-être de plus essentiel, à savoir cette lenteur féconde qui permettait à l’information de devenir connaissance, et à la connaissance, parfois, de se transformer en pensée.

Car enfin, entre le journal que l’on attendait et l’alerte que l’on subit, il n’y a pas seulement une différence de support. Il y a une différence de civilisation.


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