Sarkozy : le tome II que l’ancien Président ne veut pas écrire.

Il fut un temps où Nicolas Sarkozy, entre deux convocations judiciaires, semblait avoir trouvé dans l’épreuve un filon littéraire d’une rare fécondité. La contrariété lui inspirait des pages, la contrainte affinait le style, et l’expérience – bien réelle – de la prison de la Santé, où il séjourna trois semaines durant, lui offrit ce que tant d’écrivains recherchent en vain : une matière brute, vécue, immédiatement exploitable.

De cette immersion naquit sans tarder un ouvrage intitulé Le Journal d’un prisonnier. Le titre s’imposait de lui-même, comme une évidence éditoriale, tant il condensait à la fois la situation et la promesse narrative. L’homme d’action s’y faisait homme de lettres, la République s’y voyait revisitée à hauteur de barreaux, et cette plume, autrefois nerveuse, se trouvait désormais trempée dans une encre plus sombre, nourrie par l’expérience carcérale.

Trois semaines suffirent ainsi à faire entrer son auteur en littérature tout en le propulsant au sommet des meilleures ventes, preuve que choisir une maison d’édition appartenant à Bolloré est un puissant catalyseur.

On imagina alors la suite, car toute œuvre appelle son prolongement et toute expérience réclame son approfondissement. Un second tome semblait déjà en gestation, plus ample et plus dense, enrichi par une fréquentation prolongée des lieux, des hommes et de soi-même. Il aurait pu s’agir d’une œuvre de maturité, dans laquelle le style se serait nourri du temps long et des lenteurs imposées.

Mais voici que l’inspiration, curieusement, marque le pas, comme si la perspective de prolonger l’expérience en modifiait soudain la nature.

Ce n’est pourtant pas le sujet qui fait défaut, car le procès en cours en offre au contraire une profusion presque embarrassante. Les personnages y abondent, les intrigues s’entrelacent, et les dialogues atteignent parfois cette précision involontaire qui fait les grandes scènes. Encore faut-il, pour écrire la suite, accepter d’en vivre pleinement la matière.

Or c’est précisément à cet endroit que le projet se complique, car la littérature, lorsqu’elle se nourrit du réel, suppose une forme d’abandon à l’expérience.

Aujourd’hui à nouveau jugé, l’auteur potentiel se trouve confronté à une perspective moins stimulante qu’elle ne l’était rétrospectivement : celle d’un retour en prison, autrement dit d’une documentation approfondie pour ce fameux tome II. Ce qui apparaissait hier comme une source d’inspiration devient soudain une hypothèse beaucoup moins séduisante dès lors qu’elle menace de s’inscrire dans la durée.

Dans ces conditions, une autre forme d’écriture tend à s’imposer, moins littéraire et plus stratégique. Il ne s’agit plus de noircir des pages, mais de noircir ses anciens amis, d’alléger son rôle dans le récit, de redistribuer les responsabilités et de transformer une intrigue collective en une succession d’initiatives individuelles. A ce jeu subtil, Claude Guéant et Brice Hortefeux se retrouvent, presque malgré eux, propulsés au premier plan.

Dans ce nouvel agencement des rôles, Claude Guéant apparaît comme une figure centrale, ou plutôt comme ce que toute dramaturgie judiciaire réclame à un moment donné : un point de fragilité autour duquel le récit peut se réorganiser. Absent à l’audience, affaibli par la maladie et déjà lourdement condamné en première instance, il offre malgré lui une surface d’accueil idéale pour les soupçons qui circulent et se redistribuent.

C’est alors que le style change sensiblement, comme si la plume elle-même s’adaptait aux exigences nouvelles de la situation.

Car enfin, certaines formes d’élégance ne s’improvisent pas. On peut comprendre qu’un justiciable se défende, qu’il nuance ou qu’il conteste les faits qui lui sont reprochés. Mais d’un ancien chef de l’Etat, on attend autre chose qu’une simple habileté procédurale ; on attend une manière d’assumer qui ne consiste pas à redistribuer, après coup, le poids des fidélités anciennes.

En chargeant ses anciens compagnons de route, Nicolas Sarkozy ne se contente pas de se défendre : il recompose le récit en profondeur. Il transforme une solidarité passée en variable d’ajustement et donne le sentiment – peut-être injuste, mais persistant – que la plume, autrefois altière, s’accommode désormais de déplacements soigneusement calculés.

De fil en aiguille, une hypothèse s’installe ainsi, sans jamais être formulée frontalement : celle d’un collaborateur qui aurait agi, sinon seul, du moins dans une zone grise dont le sommet de l’Etat serait resté à distance respectable. Il s’agit là d’une manière élégante, ou du moins prudente, de transformer une affaire collective en enchaînement d’initiatives individuelles.

Dès lors, le texte change de nature et glisse insensiblement vers autre chose. Ce n’est plus un roman en devenir, mais une stratégie narrative en train de se déployer sous nos yeux.

On assiste ainsi, non sans une certaine perplexité, à ce moment singulier où la littérature cède la place à la procédure, où la mémoire devient prudente et où chaque phrase semble pesée non pour ce qu’elle affirme, mais pour ce qu’elle évite soigneusement d’exprimer. Il en résulte l’impression diffuse que l’écriture elle-même devient un exercice risqué, comme si chaque mot pouvait désormais engager plus qu’il ne révèle.

Plus profondément encore, il apparaît que l’idée même d’une suite se heurte à une contrainte nouvelle : celle de devoir vivre ce que l’on voudrait écrire.

Car le paradoxe est là, éclatant. Celui qui a su tirer un livre de trois semaines de prison semble aujourd’hui tout mettre en œuvre pour ne pas disposer de la matière nécessaire à un second volume, comme si l’expérience passée avait suffi à épuiser le filon.

Le tome II existe en puissance, et la justice pourrait sans difficulté en fournir la trame, voire le manuscrit implicite. Pourtant, l’auteur, lui, ne semble pas disposé à en poursuivre la rédaction.

On écrit volontiers sur la prison, surtout lorsque l’on en sort, et l’on publie même parfois avec une certaine rapidité. Mais l’on hésite davantage lorsqu’il s’agit d’y retourner pour en vérifier les sources et en approfondir la connaissance.

C’est peut-être là, au fond, que réside la plus subtile des évolutions stylistiques : il ne s’agit plus d’écrire pour témoigner d’une expérience vécue, mais de se défendre pour éviter d’avoir à écrire la suite.


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